Note de veille

Recherche, sciences, techniques - Ressources naturelles, énergie, environnement - Territoires, réseaux

La smart city, rupture ou adaptation ?

Après plus de 20 ans d’existence, la smart city paraît désormais un concept banal tant les projets sous ce label sont nombreux et divers ; pas un programme d’ampleur dans le domaine de la ville qui ne se réclame du numérique pour rendre la cité plus efficace, plus sobre, plus proche de ses citoyens et même plus attractive voire compétitive. Ces programmes recouvrent toutefois des réalités bien différentes, liées à la vision et aux moyens des municipalités ; ils intéressent à la fois des transformations globales de la ville, la construction de quartiers innovants et le plus souvent des réalisations sectorielles.

Il faut dire qu’en matière d’approche globale, la smart city est loin des promesses initiales. Masdar et Songdo ne dépassent pas le stade de réalisations expérimentales et restent des projets désincarnés, sans doute en raison des approches techno-centrées de leurs concepteurs, loin des priorités des habitants à venir. Singapour, ville-État insulaire aux problématiques uniques et soumise à un régime politique autoritaire, est trop spécifique pour devenir un modèle. Aussi est-il intéressant de regarder deux projets récents, Quayside à Toronto et OnDijon, qui illustrent deux approches à la fois emblématiques des évolutions récentes et représentatives de visions diamétralement opposées de la ville intelligente.

L’approche de Toronto

En octobre 2018, à Toronto, les autorités gouvernementales et locales ont lancé avec Sidewalk Labs (Google) la construction de Quayside, un nouveau quartier « à partir d’Internet ». C’est un schéma qui fait des données et de leur système d’exploitation le socle sur lequel la cité est pensée, et qui positionne l’opérateur privé, maître des données, au centre de la gestion de la cité.

Le 24 juin 2019, Google a révélé son maître plan et les innovations abondent : les constructions seront en bois, les déchets seront convoyés par un réseau souterrain de conduits pneumatiques ; les résidents devront privilégier les déplacements écologiques et les rues seront dotées de véhicules autonomes. Des robots livreurs assureront la logistique, un système d’ombrelles fixes devrait rendre les espaces extérieurs confortables toute l’année, etc. Pour ce faire, Alphabet collectera toutes les données possibles, de la fréquentation des magasins jusqu’à la rapidité avec laquelle les habitants traversent les rues. Autant d’éléments pertinents pour organiser un espace urbain où l’on maîtrise le trafic, la pollution et le bruit, pour le confort des usagers. Le plan propose une gouvernance des données transparente et approuvée par les autorités et promet le « régime de protection des données urbaines le plus strict au monde [1] ».

Mais depuis plusieurs semaines, le contexte se complique. L’opposition se focalise justement sur la gouvernance des données en raison des risques de réidentification des individus et de profilage de ceux-ci [2]. L’information des citoyens sur la collecte des données par une signalétique appropriée ne convainc pas, car la transparence ne s’étend pas aux usages qui seront faits par la suite des données collectées. Enfin, l’opération est perçue comme une privatisation monopolistique des espaces publics [3]. Aussi, la présidence de Waterfront Toronto [4] a pris ses distances et demande des informations additionnelles pour statuer sur le projet. Des consultations citoyenne et institutionnelles seront conduites avant une décision fin 2020.

L’approche de Dijon

Pour sa part, OnDijon a été lancé le 7 septembre 2017 avec l’attribution d’un contrat de 105 millions d’euros sur 12 ans à un consortium composé de Bouygues énergies & services et Citelum (filiale d’EDF), en partenariat avec Suez et CapGemini. Il s’agit de gérer les espaces publics des 24 communes du territoire en utilisant les technologies modernes : le poste de commandement (PC) sécurité, le centre de supervision urbaine avec notamment les caméras de vidéoprotection, le PC circulation, le service « Allô mairie » et le PC neige.

Le poste de pilotage du projet OnDijon a été inauguré le 11 avril 2019 par la métropole bourguignonne. C’est une étape décisive qui marque la connexion des services publics et la centralisation des données pour permettre la gestion à distance de la cité. Ceci concerne l’ensemble de ses équipements (éclairage public, feux de circulation, véhicules municipaux, vidéoprotection, bornes d’accès au centre-ville, panneaux d’information, gestion de l’eau et des déchets, maintenance des bâtiments publics…). Selon Damien Hameau [5], c’est un moyen de gagner en efficacité et d’effectuer des économies substantielles sur l’éclairage public, par exemple, ainsi que de permettre la création de nouveaux services numériques pour la métropole. OnDijon signe ainsi une transformation adaptative dans un cadre limité, la partie régalienne restant sous le contrôle de la police municipale. Et in fine, la centralité de l’Hôtel de ville est largement préservée grâce au partenariat avec un consortium d’acteurs traditionnels, sur le long terme, aux compétences distribuées, et au choix d’une stratégie ouverte qui laisse la municipalité libre de développer ou non d’autres projets.

Perspectives

Ces deux projets illustrent des visions différentes de la conception même d’une smart city. Pour Google, la smart city est d’abord un système d’information que la compagnie est à même de gérer. C’est une transformation radicale qui ouvre la voie à une gouvernance privatisée, ce qui soulève des controverses mais correspond au modèle adopté par l’entreprise américaine dans bien d’autres domaines. Dijon suit un schéma différent, même si la logique de contrôle centralisé présente des similitudes. C’est une transformation d’adaptation et d’opportunité vis-à-vis du numérique, qui marque l’entrée en lice des entreprises traditionnelles de l’urbanisme dans la lignée d’une culture française plus protectrice de la vie privée des citoyens. Elle constitue un test de leur capacité à travailler dans un consortium qui offre une alternative crédible aux acteurs du pur numérique. Elle se heurtera sans doute, malgré tout, à la question de la gouvernance des données, même si le rôle des acteurs publics et le contexte du RGPD (règlement général sur la protection des données) sont de nature à tempérer les inquiétudes.

L’approche de Dijon pourrait inspirer d’autres villes, notamment en Europe. C’est déjà le cas d’Angers dont le maire, Christophe Béchu, explique que si le projet de faire d’Angers une ville du tout-numérique s’adresse aux entreprises privées, aucune opération ne sera lancée sans l’aval des citoyens, et les données collectées resteront toutes aux mains des acteurs publics. Cette ligne rencontre beaucoup d’écho auprès des acteurs de la smart city qui considèrent l’aval des citoyens comme primordial pour réussir à transformer la ville.

En filigrane, Quayside interroge : jusqu’où la gouvernance de la ville peut-elle être confiée à une intelligence centralisée avec une nouvelle technocratie et quel sera son impact sur les comportements quotidiens ? Au-delà et pour ouvrir cette réflexion, Quayside et OnDijon, malgré leurs différences, soulèvent une question plus fondamentale : dans quelle mesure (et avec quelles conséquences) est-il possible de gérer l’évolution métabolique et spontanée d’une ville avec des outils rationnels et centralisés d’inspiration cybernétique ?

-----------------------------------
Voir aussi la synthèse « Quelle intelligence pour quelle ville ? », Paris : Futuribles International, 2015. URL : https://www.futuribles.com/fr/document/quelle-intelligence-pour-quelle-ville-synthese/. Consulté le 20 septembre 2019.



[1] Dan Doctoroff, PDG de Sidewalk Labs.

[2] Teresa Scassa, professeur à l’université d’Ottawa et membre du comité consultatif de stratégie numérique de Waterfront Toronto.

[3] Bianca Wylie, porte-parole de l’association #BlockSidewalk, un collectif d’habitants qui réclame l’arrêt de « tout accord commercial avec Sidewalk Labs, alias Google ».

[4] Organisme public qui regroupe les parties prenantes au projet.

[5] Conseiller en charge de l’innovation.

À lire également

Devenir membre

Cet article est en accès libre jusqu'au 7/11/2019. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

Adhérer