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La science mondiale et l’opinion publique : un soutien et des réserves

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Le Pew Research Center [1] a publié, en septembre 2020, un rapport sur les opinons publiques et la science dans le monde, sur la base d’enquêtes d’opinion réalisées dans 20 pays entre octobre 2019 et mars 2020. Elles ont été menées dans les Amériques (notamment au Brésil et aux États-Unis), en Europe (les principaux pays membres de l’Union européenne dont la France, et la Russie), en Asie (notamment en Inde, au Japon et en Chine) et en Australie. Les interviews portant sur une vingtaine de questions, ont été réalisées soit par un contact sur place, soit par téléphone (ce fut le cas en France pour 1 500 personnes).

Cette enquête révèle un large accord des opinions publiques sur l’utilité d’un investissement gouvernemental dans la science (82 % de réponses positives en moyenne pour les 20 pays). Toutefois, fait surprenant, alors que le gouvernement préparait une loi de programmation pluriannuelle pour la recherche, votée en novembre 2020, c’est en France que ce soutien est le plus faible (61 % de réponses positives) ; il est le plus élevé en Espagne (91 %). Une majorité du public interrogé (51 %) estime qu’il est important que leur pays soit un leader mondial dans les sciences. Les réponses apportées à la question « Avez-vous confiance dans les travaux des scientifiques ? » sont plus contrastées : en moyenne 36 % des enquêtés répondent beaucoup, 40 % ont une « certaine » confiance et 17 % aucune (7 % n’ont pas répondu). En France, cette confiance est de 74 % (pour 31 % forte, pour 43 % une « certaine » confiance et 23 % aucune, 3 % n’ont pas d’avis) ; elle est élevée en Allemagne (43 % avec beaucoup de confiance) et la plus forte en Inde (85 % et seulement 5 % d’absence de confiance), la défiance étant forte aux États-Unis (31 % mais pour 38 % une forte confiance) et au Brésil (36 %). Autrement dit, cette confiance est « mesurée » ; par ailleurs, dans la grande majorité des pays, plus de la moitié des personnes interrogées estiment que les jugements portés par les scientifiques sont basés uniquement sur des faits (55 % en France et 53 % en Italie, mais seulement 46 % aux États-Unis).

Degré de confiance des personnes interrogées (en %) dans le fait que les scientifiques agissent dans le bon sens

Source : Pew Research Center.

Les enquêteurs ont essayé de déterminer l’écart dans les réponses aux questions en fonction des orientations politiques des enquêtés (droite, gauche). S’agissant de la confiance dans les scientifiques, c’est aux États-Unis qu’il est le plus marqué (62 % d’opinions favorables pour les enquêtés affichant des opinions de gauche et seulement 20 % pour des opinions de droite). Au Canada, cet écart est marqué mais en sens inverse (75 % des personnes de gauche sont très favorables aux scientifiques contre 35 % pour celles de droite). En France, l’écart est minime (34 %-35 %). Le niveau de confiance est souvent plus élevé chez les personnes ayant un niveau d’éducation post-secondaire (un diplôme universitaire).

Le Pew Research Center s’est aussi intéressé à la culture scientifique et au rôle des médias dans l’information scientifique. Sa couverture par les médias généralistes (news media) est jugée bonne (68 % d’avis positifs en moyenne pour les 20 pays) ; ce sont les pays émergents (Malaisie, Singapour, Corée du Sud, Brésil et Inde) qui ont l’opinion la plus positive, le Royaume-Uni (64 %) et la France (61 %) étant plus réservés. Il est vrai que pour 49 % des enquêtés, les médias simplifient trop les découvertes scientifiques (57 % pour les réponses françaises, 59 % pour les américaines et 51 % pour les britanniques). Mais, revers de la médaille, 74 % d’entre eux (76 % en France) estiment que le public n’a pas assez de connaissances sur la science pour comprendre ses découvertes… Enfin, ils sont 44 % à considérer que les chercheurs surestiment les implications des résultats de leurs travaux (49 % pour la France et les États-Unis, mais seulement 35 % pour l’Allemagne et 69 % pour la Corée du Sud).

Les experts de Pew ont également posé plusieurs questions sur des problèmes de société. S’agissant du changement climatique, dans la plupart des pays, la majorité des personnes interrogées estime que celui-ci constitue un problème « sérieux » et que leur gouvernement ne fait pas le nécessaire pour en réduire les effets : 70 % d’entre elles considèrent qu’il a un impact (fort ou moyen) sur leur pays (60 % pour la France, 59 % pour les États-Unis et 78 % pour l’Allemagne), 58 % que leur gouvernement a une action insuffisante (63 % pour la France et les États-Unis). Par ailleurs, les enquêtes révèlent des opinions très contrastées sur les applications de l’intelligence artificielle, de la robotique et de la génétique (plus spécifiquement la production d’organismes génétiquement modifiés / OGM).

Part des personnes estimant que leur gouvernement ne fait pas assez pour réduire les effets du changement climatique (en %)

Source : Pew Research Center.

Alors qu’en moyenne 53 % des enquêtés estiment que le développement de l’intelligence artificielle est une « bonne chose », dans les pays asiatiques une très forte majorité d’entre eux (69 % en Corée du Sud et 65 % au Japon) ont une opinion favorable, en Europe seuls 37 % des Français et 47 % des Allemands ont une opinion positive (47 % des Américains). S’agissant de l’incidence de la robotique sur le travail, 48 % des sondés estiment qu’elle est positive mais avec des fortes nuances : 68 % d’avis favorables au Japon, 66 % en Suède et 62 % en Corée du Sud, avec des avis majoritairement négatifs en France (49 % contre 35 % de positifs) et aux États-Unis (50 % contre 41 % de positifs). Les clivages sont moins marqués pour les OGM à finalité alimentaire : seulement 13 % en moyenne des personnes enquêtées estiment que ces OGM sont « sûrs » et 48 % ont l’opinion opposée, 39 % ne se prononçant pas (54 % considèrent en France qu’ils ne sont pas sûrs et 48 % en Allemagne), on observe qu’au Brésil, grand producteur de soja transgénique, seuls 7 % des interrogés estiment qu’ils sont sûrs. Alors que l’enquête a été réalisée avant le pic de l’épidémie de la Covid-19, une nette majorité de l’opinion (61 % en moyenne) estime que la vaccination des enfants est une démarche positive (52 % en France, 55 % au Japon, 73 % en Allemagne et 70 % aux États-Unis). Ces résultats sont surprenants pour les États-Unis dans la mesure où il y existe un fort mouvement d’opposition à la vaccination.   

Cette enquête met en évidence, dans une grande variété de pays (la plupart étant majoritairement développés il est vrai ; l’Inde, le Brésil et Singapour ayant un fort potentiel scientifique, ce qui n’est le cas ni de la Malaisie ni de la Birmanie), la vision du rôle de la science par les opinions publiques, et c’est son principal intérêt. Les questions posées sont souvent générales (l’intelligence artificielle est-elle une bonne chose ?) et ne permettent pas des réponses nuancées. Quels enseignements peut-on en tirer [2] ? Le principal est un soutien marqué à l’investissement public dans la science dans tous les pays, avec cependant une confiance modérée dans l’activité des scientifiques et, dans certains pays dont la France, une nette méfiance à l’égard de l’intelligence artificielle et des OGM. Si le travail d’information des médias est considéré comme positif dans la quasi-totalité des pays, les enquêtés estiment que la culture scientifique du public est insuffisante. Ce jugement est conforté par celui que portent les enquêtés sur l’enseignement des sciences dans le primaire et le secondaire dans leur pays : 30 % seulement estiment qu’il est au niveau mondial, 45 % en Corée du Sud mais 20 % en France…

En fin de compte, alors que cette enquête a été réalisée avant le pic de la pandémie qui a touché une bonne partie de la planète (mais beaucoup moins des pays comme le Japon et la Corée du Sud) et qui a mis en avant la science médicale, non sans polémiques d’ailleurs, celle-ci révèle une confiance envers la science, mais non sans réserves, des opinions publiques des pays parmi les plus développés (l’enquête n’a pas été effectuée en Chine), mais aussi des interrogations fortes sur l’information scientifique à la disposition des citoyens.



[1] Ce think-tank américain, basé à Washington et financé par le Pew Charitable Trusts, publie des enquêtes et des informations sur des questions sociales, démographiques et parfois scientifiques, techniques et religieuses.

[2] Les résultats de l’enquête de Pew sont partiellement corroborés par ceux d’un sondage réalisé, en France, en août 2019. Il apparaît que 90 % des 960 personnes interrogées ont une bonne image de la recherche, avec une petite réserve toutefois (22 % très bonne et 68 % plutôt bonne).

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Cet article est en accès libre jusqu'au 30/01/2021. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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