Note de veille

Population - Société, modes de vie

La population musulmane en Europe, 2010-2050

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Dès qu’il s’agit de population musulmane, les chiffres les plus fantaisistes ont droit de cité. Le crédit qui leur est accordé tient plus aux a priori qu’ils confirment qu’au sérieux avec lequel ils ont été établis. Ainsi, les données diffusées à partir de l’enquête téléphonique de la TNS-Sofres de 2007 auprès des 15 ans ou plus [1] plaisent beaucoup à ceux qui veulent à tout prix minimiser la présence musulmane en France : 3 % dont 32 % qui vont à la mosquée au moins une fois par mois, soit 500 000 musulmans pratiquants. C’est oublier que les enquêtes par quotas ne sont représentatives que des variables sélectionnées : niveau géographique, sexe, âge et un critère d’activité (dans l’enquête TNS-Sofres : actifs / inactifs) ; mais n’ont guère de chances de l’être sur d’autres variables telles que la religion. Par ailleurs, on peut être un musulman dévot sans jamais mettre les pieds dans une mosquée. Enfin, le sous-échantillon de musulmans est très petit : 144 musulmans, dont 46 se rendent à la mosquée une fois par mois ! L’enquête aléatoire « Trajectoires et origines » de fin 2008, de l’INED [2], paraît un bien meilleur outil, avec 5 051 musulmans, même si elle ne porte que sur les 18-50 ans et qu’elle nécessite quelques estimations pour les mineurs et les personnes de 50 ans ou plus. Sont musulmans ceux qui déclarent l’être.

Une estimation effectuée à partir de cette enquête a conduit à un chiffre de 4,2 millions de musulmans, soit 6,7 % [3] de la population totale en France métropolitaine fin 2008. L’estimation faite par le Pew Research Center à partir de la même enquête, à la mi-2010, est de 4,7 millions. C’est un peu au-dessus de ce que donne une mise à jour à partir de 4,2 millions.

C’est en partant de son estimation de mi-2010 que le Pew a, pour la France comme pour les autres pays de l’Union européenne à 28, et la Suisse et la Norvège (UE-28 + SN), renouvelé ses projections de populations musulmanes ou non (mi-2016 ; mi-2050) [4]. Il a, cette fois encore, travaillé en étroite collaboration avec l’International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA). Le Pew a d’abord procédé à un bond de six ans pour déterminer la situation de départ de sa projection. Il a ensuite introduit les hypothèses démographiques habituelles selon la religion (musulman ou non) et des hypothèses d’entrée dans l’islam par la naissance ou la conversion, et de sortie de cette religion, ce qui l’a conduit à mobiliser toutes les sources disponibles sur le sujet. Lorsque la religion n’était pas connue directement, comme c’est le cas par exemple de l’immigration nette, il l’a approchée par ce que l’on sait des migrants déjà là, ou des affiliations religieuses des pays d’origine dont ils proviennent.

Le Pew n’a pas cherché à deviner ce qui allait effectivement se passer, mais ce qui pourrait arriver si les migrations connues dernièrement devaient persister, sous deux formes : avec l’afflux de réfugiés connu en fin de période ou non. Il a donc déduit de la période 2010-2016 un taux de migration nette annuel dans l’hypothèse d’un maintien de la migration hors réfugiés, qu’il appelle migration régulière. Un autre taux migratoire a été élaboré en introduisant, en outre, le régime migratoire lié aux afflux de réfugiés observés de 2014 à mi-2016.

Ces deux hypothèses ont été complétées d’une troisième visant à rendre compte du potentiel démographique d’ores et déjà acquis des populations musulmanes en Europe. Pour cela, il a été supposé qu’à partir de 2016, l’immigration nette était égale à zéro, les populations européennes n’étant plus soumises qu’à la fécondité et la mortalité (selon des hypothèses identiques dans les trois exercices).

Contrairement aux commentaires que l’on a pu lire ici ou là dans la presse française, le Pew n’a pas supposé que la fécondité des musulmanes était constante pendant 34 ans. En moyenne, pour l’UE-28 + SN, l’indicateur conjoncturel de fécondité des musulmanes passerait de 2,6 à 2,4 enfants, celui des non-musulmanes augmentant légèrement, de 1,6 à 1,7. Cette baisse est sans doute insuffisante dans l’hypothèse de migrations nulles. Par ailleurs, ces projections n’intègrent pas les enfants musulmans qui naissent en Europe d’un père musulman et d’une mère qui ne l’est pas. On sait que la transmission est alors faible, dans un contexte d’exogamie rare, ce qui limite le biais.

En l’absence de migrations, la population musulmane augmenterait de 10 millions d’ici 2050, tandis que la population non musulmane perdrait 49 millions de personnes. Il y aurait alors 7,4 % de musulmans, contre 4,9 % en 2016 dans l’UE-28 + SN. La France serait toujours en tête avec 12,7 % de musulmans, devant la Suède.

Dans l’hypothèse de migrations régulières, la population musulmane de l’UE-28 + SN augmenterait de 32,1 millions et celle des non-musulmans ne diminuerait plus que de 36 millions. La proportion de musulmans ferait plus que doubler en 34 ans pour atteindre 11,2 %. Les musulmans les plus nombreux se trouveraient au Royaume-Uni et en France, mais c’est en Suède que le pourcentage serait le plus élevé (20,5 %), devant la France (17,4 %).

Si à ces migrations régulières venaient s’ajouter des flux de réfugiés aussi intenses que ceux connus récemment, alors la population musulmane dans l’UE-28 + SN se trouverait multipliée par trois (75,6 millions, soit 14 %). Elle gagnerait près de 50 millions en 34 ans, quand le reste de la population ne diminuerait plus que de 32 millions. Le plus grand nombre de musulmans se retrouverait alors en Allemagne (17,5 millions, soit près d’un habitant sur cinq), mais la Suède aurait alors un peu plus de 30 % de musulmans. La France, 18 %.

Aucune projection démographique n’est sans défauts, celle du Pew non plus. Mais elle doit être saluée pour sa rigueur et sa technicité. Elle a au moins le mérite de jouer cartes sur table et de relativiser les prévisions les plus fantaisistes qui circulent sur la toile.

N.B. : pour aller plus loin voir http://www.micheletribalat.fr/436796788



[1]« Les Français et la religion », avril 2007. URL : https://www.tns-sofres.com/publications/les-francais-et-la-religion. Consulté le 31 janvier 2018.

[2] Institut national d’études démographiques. Voir la page dédiée : https://teo.site.ined.fr/

[3]Tribalat Michèle, Assimilation, la fin du modèle français. Comment l’islam change la donne, rééd. (Poche), Paris : éd. du Toucan (L’Artilleur), 2017, 356 p.

[4] « Europe’s Growing Muslim Population », Pew Research Center, 29 novembre 2017. URL : http://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/. Consulté le 31 janvier 2018.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 25/03/2018. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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