Note de veille

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La polarisation des marchés du travail

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Une étude américaine montre une polarisation du marché du travail depuis le début des années 1980, aux États-Unis (et plus généralement dans les pays développés), entre des activités qualifiées mettant en œuvre des compétences cognitives non routinières bien rémunérées, et des activités caractérisées par des tâches manuelles non routinières peu qualifiées, faiblement valorisées d’un point de vue financier. Par opposition au caractère manuel des secondes, les premières sont parfois désignées sous le terme d’emplois abstraits. Cette polarisation est encore accentuée par un net déclin des emplois intermédiaires moyennement qualifiés. Ceux-ci se caractérisent par un travail routinier impliquant des tâches cognitives et manuelles, accomplies selon un ensemble explicite de règles : industrie manufacturière (des produits électroménagers aux voitures) et activités de services (guichetier, conseiller clientèle).

Ce déclin a d’abord été causé par l’externalisation de la production vers des pays à bas coût de main-d’œuvre. Cette externalisation a d’abord touché les produits à plus faible valeur ajoutée, mais avec la montée en compétences des industries des pays sous-traitants et la persistance du faible coût des transports, l’ensemble de la production a été touché. Concomitamment, le développement de l’automatisation (d’abord dans les pays développés, puis dans les pays sous-traitants) a concouru à l’accélération de la tendance. Quelques relocalisations se sont faites dans les pays développés, à faible niveau d’emplois puisqu’elles ont été bâties sur une automatisation de la production.

Une étude nord-américaine montre que le déclin de ces activités routinières, automatisables et occupées par des travailleurs peu ou moyennement qualifiés, s’accompagne souvent d’un transfert vers le non-emploi (pour les travailleurs les plus âgés) ou vers des emplois manuels faiblement rémunérés. La nature de ces emplois de substitution, le fait qu’ils se situent dans des entreprises et secteurs d’activités aux accords collectifs moins favorables, expliquent cette dégradation. Ils sont difficilement automatisables car ils nécessitent de la dextérité, une capacité à s’adapter rapidement à un environnement changeant, voire des échanges avec les personnes (métiers du care).

Cette tendance générale connaît des déclinaisons spécifiques selon les pays développés en fonction notamment de leur politique de l’emploi. Par exemple, aux États-Unis, ce fort accroissement des emplois manuels s’est accompagné d’une hausse de leur rémunération, qui reste cependant inférieure à celle des travailleurs quand ils occupaient des tâches routinières avant automatisation. Il s’agit d’une réallocation de la main-d’œuvre entre secteurs d’activités. À titre d’exemple, alors que le nombre d’heures travaillées dans les emplois de service à la personne était resté constant pendant plusieurs décennies, il a enregistré une augmentation de 30 % entre 1980 et 2005 (correspondant grosso modo au déclin dans les emplois à activité routinière, plus qualifiés et mieux payés). Et ces emplois de service ont vu leur rémunération augmenter de plus de 7 % par rapport aux autres emplois non qualifiés.

Une étude allemande montre l’influence de la robotisation sur cette polarisation des emplois. Les auteurs ont suivi l’évolution de la carrière d’un million de travailleurs de l’industrie allemande en fonction de la robotisation de leur environnement de travail. Celle-ci, contrairement à une opinion répandue, n’a pas détruit les emplois des travailleurs en poste : plus la robotisation a été forte dans un secteur, mieux le secteur a résisté. Elle a eu un effet sur les tâches effectuées : l’utilisation des robots conduit les entreprises à créer moins de nouveaux emplois pour les jeunes. Les travailleurs les mieux formés ont profité pécuniairement de ces changements, les nouveaux entrants sur le marché du travail ont vu leur rémunération baisser, même si ces changements ont été moins brutaux en termes de suppression d’emplois qu’aux États-Unis. La plus-value liée à l’introduction des robots est majoritairement capturée par le capital et les plus qualifiés.

Dans le cas de la France, cette polarisation existe aussi, mais elle s’est accompagnée d’une réduction des inégalités entre les travailleurs les mieux rémunérés et ceux qui se situent dans la partie basse de l’échelle des salaires. Le pays a d’abord subi, des années 1970 au milieu des années 1990, une forte baisse du nombre des emplois routiniers de milieu de gamme, en particulier en raison du niveau élevé (par rapport aux autres pays développés et a fortiori aux pays candidats à la sous-traitance) du salaire minimum, à partir duquel une bonne partie des grilles salariales étaient structurées. À titre d’exemple, l’industrie des biens de consommation a perdu 40 % de ses emplois entre 1975 et 2000. Les emplois abstraits ont connu un développement significatif à partir du milieu des années 1990. À la même époque, de forts allègements de cotisations sociales sur les emplois les moins bien rémunérés ont baissé le coût du travail et freiné la destruction des emplois routiniers (avec création d’une « trappe » à bas salaires). Les allègements de cotisations limités aux salaires les plus bas aboutissent à une baisse de 10 % des inégalités de salaires entre 1976 et 2010, alors que les inégalités du coût du travail augmentent de 15 %.

Le développement de cette polarisation pourrait être influencé dans les années à venir par l’évolution de l’automatisation du travail. De ce côté, les signaux sont contradictoires et il est difficile de dégager des tendances nettes. Le suivi d’une centaine d’articles dans la presse française et internationale [1] au cours de l’année 2019 montre des éléments récurrents :

— un développement de la robotisation dans les activités routinières, au détriment de l’emploi (industrie manufacturière), y compris dans les pays sous-traitants et dans des petites et moyennes entreprises, sous forme assez souvent d’une « cobotisation » associant la rigueur et la force de la machine à la dextérité et à l’intelligence de l’homme ;

— un recul de l’automatisation dans certaines activités haut de gamme, où des problèmes de qualité de production ne peuvent être résolus ;

— un faible développement de l’automatisation dans les activités à faible valeur ajoutée ou dans lesquelles le contact individuel est important (services à la personne).

Ces phénomènes, s’ils se confirmaient, pourraient constituer un facteur accélérateur de la polarisation mentionnée plus haut. La question de l’extension de cette polarisation des pays développés aux pays sous-traitants mérite aussi d’être suivie.

 



[1]Héry Michel et Malenfer Marc, État de la veille 2019, Paris : INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles), 2020, à paraître.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 24/02/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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