Note de veille

Économie, emploi - Entreprises, travail

La France recommence à créer des emplois

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Dans les sociétés marchandes, le travail crée de la valeur monétaire et reste le fondement de la répartition de la richesse. La question de l’avenir de l’emploi est logiquement un classique du débat public [1]. S’il disparaît, comment allons-nous pouvoir vivre ? En novembre 1831, les canuts lyonnais (ouvriers tisserands) se révoltaient déjà contre l’introduction de métiers à tisser mécaniques. Dès les années 1950, la crainte des robots se développe en même temps qu’avance l’innovation dans ce domaine. Aujourd’hui, l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’intelligence artificielle et la faiblesse de la croissance économique relancent le débat sur la fin du travail.

Évolution de l’emploi en France depuis les années 1970 (en milliers d’équivalents temps plein)

Source : INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), comptes nationaux. © Centre d’observation de la société.

Ce n’est pas parce que les craintes d’hier ne se sont pas avérées qu’il faut prendre à la légère celles d’aujourd’hui. Pour le comprendre, il n’est pas inutile d’observer les grandes tendances du passé, quitte à remonter très loin. Le nombre total d’emplois a stagné de la fin du XIXe siècle aux années 1960. Les Trente Glorieuses sont marquées par une très forte progression : l’emploi total passe de 19 à 21 millions entre 1945 et 1975. L’emploi stagne entre 1979 et 1986, mais recommence à augmenter par la suite, très fortement pendant la période 1997-2001. Cependant, la courbe est marquée par les soubresauts économiques du début des années 1980 et 1990 ainsi qu’à la fin des années 2000, entraînant parfois de très fortes baisses (moins 500 000 emplois entre 1991 et 1993 par exemple). Depuis 2016, la croissance de l’emploi est nette : on compte 600 000 emplois supplémentaires en 2018 [2]. Entre 2015 et 2018, le taux d’emploi [3] des 25-49 ans est remonté de 79,3 % à 80,5 %. Il est supérieur de quatre points à celui du milieu des années 1970.

En observant l’évolution de l’emploi en détail par secteurs, on comprend bien mieux les transformations actuelles. Entre les années 1950 et 1975, l’emploi agricole s’effondre : il est divisé par trois, passant de six à deux millions. L’emploi industriel, dont l’essor est antérieur aux Trente Glorieuses, reste stable autour de cinq millions. En revanche, le développement des services comme le dynamisme de la construction alimentent la machine à emplois. Le chômage demeure contenu.

À partir du milieu des années 1970, l’industrie commence à décrocher : à l’époque, ce secteur regroupe encore 5,2 millions de postes et un quart de la main-d’œuvre. À la fin des années 2000, on ne compte plus que trois millions d’emplois dans l’industrie, soit 11 % de l’ensemble. Les services, même si le secteur reste dynamique, ne suffisent plus pour contenir ce déclin : le chômage progresse, sauf durant quelques courtes périodes, entre 1986 et 1990, puis 1997 et 2001.

Évolution de l’emploi en France par secteurs d’activité (en milliers d’équivalents temps plein)

Source : INSEE, comptes nationaux. © Centre d’observation de la société.

De 2008 au milieu des années 2010, les services flanchent à leur tour. L’emploi agricole, tombé sous le million, se stabilise autour de 800 000. Mais alors que le déclin industriel se poursuit, la panne touche aussi les services. Un choc violent dû à un double effet : le ralentissement dans le secteur tertiaire marchand, et surtout — pour la première fois depuis les années 1960 — dans les services non marchands (l’État, les collectivités locales, les hôpitaux, les associations, etc.). Entre 2009 et 2012, leur nombre stagne. Soixante ans après son début, le processus de tertiarisation de l’emploi semble alors arrêté. Cette période est marquée par l’impact profond de la crise de 2008 et des restrictions budgétaires majeures. Dans un contexte de poursuite du déclin industriel, le chômage est à nouveau tiré rapidement vers le haut.

Depuis le milieu des années 2000, l’emploi total a recommencé à augmenter. L’emploi industriel et agricole semble avoir atteint un plancher, il ne diminue plus guère. L’activité reprend dans les services marchands, qui ont créé presque un million de postes de travail entre 2014 et 2018. La reprise est plus modeste dans le secteur des services non marchands. Le taux de chômage diminue.

Répartition des emplois par secteurs d’actitivité (équivalents temps plein, en %)

Source : INSEE, comptes nationaux. © Centre d’observation de la société.

Une double inquiétude demeure pour l’avenir. D’une part, celle de la durabilité de la reprise actuelle : le mouvement va-t-il venir se briser comme en 1983, 1993 ou 2008 sur une nouvelle récession ? Sommes-nous entrés dans une période longue de cycles économiques plus marqués, comme avant les Trente Glorieuses ? Dans ce cas, on assisterait à nouveau à une montée du chômage. Certes, le nombre d’emplois continuerait à s’accroître, mais de manière insuffisante pour combler les besoins. Le phénomène sera renforcé d’ici une quinzaine d’années quand les générations creuses post-baby-boom partiront à la retraite. Les effets de ce scénario ne doivent pas être pris à la légère : ce mal-emploi [4] nourrit de très fortes tensions sociales.

D’autre part, les nouveaux emplois sont souvent de moins bonne qualité, marqués notamment par la précarité et les bas salaires. Depuis 2014, le taux de précarité augmente (il atteint près de 14 % de l’ensemble) [5], le nombre de travailleurs pauvres reste stable autour de 4 % des emplois.

En admettant que le taux de chômage diminue, pourra-t-on parler de « plein emploi » avec des emplois qui ne rapportent plus guère ou sont très instables ? Qui ne sont que des morceaux d’emploi en temps partiel principalement occupés par des femmes ? C’est ainsi que l’Allemagne affiche un taux de chômage très faible, au prix du développement des inégalités, de la pauvreté au travail et de la pauvreté tout court (+ 20 % de personnes pauvres en rapportant à une taille de population équivalente). Certes, on peut imaginer qu’une reprise forte et durable de l’activité aboutisse à une re-régulation du travail et une baisse de la précarité du fait de l’inversion du rapport de force sur le marché du travail. Pour l’heure, ce n’est pas (encore ?) le cas.

Le travail n’est pas près d’avoir disparu, mais on comprend que les évolutions actuelles soulèvent des inquiétudes quant à son avenir, notamment auprès des jeunes. Des inquiétudes qui portent à la fois sur le nombre global des emplois, mais aussi sur la qualité de ceux-ci. Une partie de la difficulté du débat actuel est de penser les deux à la fois contre l’illusion d’un plein emploi fondé sur une dégradation de la norme d’emploi.

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Source : cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Voir Méda Dominique, Le Travail. Une valeur en voie de disparition, Paris : éd. Aubier, 1995.

[2] Nous raisonnons en équivalent temps plein, ce qui permet d’éliminer l’effet du temps partiel. Deux mi-temps équivalent à un seul emploi.

[3] Le taux d’emploi rapporte le nombre d’emplois à la population totale d’une classe d’âge.

[4] L’Observatoire des inégalités chiffre environ à un quart des actifs le « mal-emploi » comprenant les chômeurs, les précaires et les découragés du marché du travail qui souhaiteraient occuper un emploi.

[5] Voir « La précarité de l’emploi augmente à nouveau », Observatoire des inégalités, version du 20 juin 2019.

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