Tribune

Économie, emploi

La France, attracteur de talents mondiaux

Le Paris French Tech Ticket [1], lancé en mai 2015 par la ville de Paris et l’État, a permis de sélectionner 49 entrepreneurs porteurs de 23 projets de start-up. L’objectif de cette opération, renouvelée cette année, est d’attirer des talents et de « faire de Paris une capitale mondiale des start-ups, accueillant des entrepreneurs internationaux désirant y créer ou y développer leur start-up ». Le 2 mars 2016, le président de la République François Hollande [2], le ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, Emmanuel Macron, et le premier adjoint à la mairie de Paris, Bruno Julliard, ont présenté les lauréats [3] choisis parmi 1 372 porteurs de 722 projets, originaires de nombreux pays, en majorité extérieurs à l’Union européenne. Leur âge moyen est de 31 ans.

Les lauréats bénéficient de 25 000 euros chacun sur un an, d’une procédure accélérée pour l’obtention du permis de séjour, d’un contact pour faciliter les procédures administratives et d’un accueil au sein d’un incubateur parisien [4], ainsi que de programmes de soutien et conseil.

Ce French Tech Ticket s’adresse aux entrepreneurs étrangers, certains déjà présents en France, par exemple pour leurs études. Les équipes de fondateurs peuvent comporter jusqu’à trois personnes, dont au maximum un Français.

L’opération sera étendue à 13 métropoles françaises et, cette fois, 200 candidats seront choisis après un appel lancé fin mai / début juin 2016, pour une arrivée des lauréats en janvier 2017. Les candidats admissibles seront « des entrepreneurs de start-up internationaux, mais aussi des cadres dirigeants étrangers qui souhaiteraient rejoindre une start-up française en fort développement international [5] ».

Cette opération, qui a des équivalents notamment au Chili et au Royaume-Uni, marque une rupture avec une situation absurde. Il y a longtemps eu, selon ministères et administrations, plusieurs politiques contradictoires, les scientifiques étrangers désireux de venir en France étant souvent malmenés, dans les consulats ou à Roissy, comme des candidats à l’immigration clandestine [6]. Jusqu’en 2012, les étudiants étrangers désireux de valoriser en France leur savoir étaient repoussés. Le président a tenu la promesse du candidat Hollande qui voulait « l’abrogation de la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers qui fait honte aux valeurs de la République et porte gravement préjudice à la recherche en France [7] ». Le président a aussi annoncé que, grâce à la loi sur les droits des étrangers, promulguée le 7 mars dernier, dès « novembre 2016, la France délivrera les premiers passeports Talent […], titres de séjour valables jusqu’à quatre ans pour l’étranger et sa famille […] ouverts aux investisseurs, aux chercheurs, aux artistes et aux salariés qualifiés [8] ».

François Hollande a insisté sur le fait que les talents étrangers ne concurrencent pas mais renforcent les talents français et que « le monde est chez lui en France ». Un rappel sain en ces temps de xénophobie. En sens inverse, il a aussi salué l’initiative « Reviens Léon [9] » lancée par des start-ups françaises, Blablacar en tête, proposant des emplois à des expatriés, et a annoncé de nouvelles mesures : « Nous voulons aussi faire revenir nos meilleurs expatriés, ce qui suppose un certain nombre de procédures fiscales que nous allons également faciliter. »

Bien, mais pas décisif

Cependant, il reste beaucoup à faire pour que l’innovation relance la croissance de l’emploi en France, et cela passe par plus de simplifications administratives. C’est ce qu’ont rappelé le 2 mars 2016 plusieurs des parrains du Paris French Tech Ticket, 11 entrepreneurs internationaux installés en France. Ce qui n’a pas été dit, c’est que ces simplifications traîneront tant que l’État ne mettra pas en place la pratique systématique de méthodes participatives et transparentes, comme l’analyse de la valeur, imposées par la Maison Blanche mais méconnues de la majorité des dirigeants français [10].

L’autre question essentielle a été posée par l’un des parrains : à quoi sert-il de favoriser la naissance d’entreprises innovantes si celles-ci ne croissent pas jusqu’à un niveau mondial ? Naturellement, il est bien qu’un pass French Tech [11] fédère des opérateurs publics [12] pour offrir « un service premium pour les entreprises en forte croissance ». En 2014-2015, 48 start-ups en ont été bénéficiaires.

C’est bien également de créer un fonds French Tech Accélération, avec 200 millions d’euros pour investir en fonds propres dans des « accélérateurs de start-ups ». Mais à ce jour, ce fonds a réalisé trois investissements ; cela reste modeste, tout comme, pour le moment, le programme Innovation de l’UGAP (Union des groupements d’achat public), établissement public de l’État.

Rien de décisif ne se fera tant que l’on tardera à prendre trois séries de mesures. La première, souvent évoquée, bloquée à Bruxelles, taboue à Paris, consisterait à ouvrir réellement les marchés publics aux PME (petites et moyennes entreprises) innovantes indépendantes, moyen plus sain pour consolider leur croissance que des subventions. Cela implique une discrimination positive réservant aux PME quelque 20 % des marchés publics, comme le pratiquent les États-Unis depuis 1953 avec leur Small Business Act (SBA).

Une telle mesure n’atteindra son objectif que si des simplifications drastiques sont apportées aux procédures, par l’exploitation des méthodes comme l’analyse de la valeur, qui favoriseraient aussi par leur transparence un changement d’état d’esprit des acheteurs.

La troisième série de mesures corrigerait le vice permanent des politiques françaises d’innovation qui réservent 70 % de ses aides à quelques grands groupes non représentatifs du potentiel français, comme le déplorait déjà en juillet 1987 un rapport oublié du ministère de l’Industrie [13]. Cela impliquerait une réorientation du crédit d’impôt recherche (CIR) vers les PME et ETI (entreprises de taille intermédiaire) indépendantes, alors que l’on perpétue l’effet d’aubaine pour les grands groupes, aggravé sous la présidence Sarkozy. Jusqu’à présent, le président a suivi le rapport Gallois [14] en sanctuarisant le CIR et a renoncé aux résolutions qu’il exposait en 2012 à l’AJSPI. Il écrivait alors : « le CIR doit impérativement être réorienté en faveur des PMI, PME et ETI […] Les effets d’aubaine, permis par l’optimisation fiscale de certains grands groupes, doivent être combattus et des contreparties doivent être mises en place pour leur accès au CIR [15]. »

Cela reste toujours valable et c’est là l’une des conditions pour gagner la bataille de l’emploi puisque l’on sait que les emplois sont créés par la croissance des petites entreprises et détruits par les rationalisations de certaines grandes.



[1] Site dédié à l’événement : http://www.frenchtechticket.paris.

[2] Discours de François Hollande à l’occasion du Paris French Tech Ticket, 2 mars 2016. URL : http://www.elysee.fr/declarations/article/discours-a-l-occasion-du-paris-french-tech-ticket-2/. Consulté le 26 avril 2016.

[3] « Accueil des 50 entrepreneurs étrangers lauréats de la première saison du Paris French Tech Ticket », Palais de l’Élysée, 2 mars 2016. URL : http://proxy-pubminefi.diffusion.finances.gouv.fr/pub/document/18/20562.pdf. Consulté le 26 avril 2016.

[4] Une dizaine d’incubateurs parisiens participent : Paris & Co, La Paillasse, 104 Factory, 50 Partners, Paris Pionnières, Numa, Starbust, Startup42, Usine IO.

[5] Voir le site de la French Tech. URL : http://www.lafrenchtech.com/content/french-tech-ticket. Consulté le 26 avril 2016.

[6] Sérieyx Hervé et Portnoff André-Yves, Aux actes, citoyens ! De l’indignation à l’action, Paris : Maxima / Laurent du Mesniléditeur, 2011, p. 126.

[7] « L’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation vus par les candidats à l’élection présidentielle », AJSPI (Association des journalistes scientifiques de la presse d’information), 6 avril 2012. Réponses de François Hollande. URL : http://www.ajspi.com/lenseignement-superieur-la-recherche-et-linnovation-vus-par-les-candidats-lelection-presidentielle-0. Consulté le 29 avril 2016.

[8] « Le droit des étrangers et la réforme de l’asile ». URL : http://www.gouvernement.fr/action/le-droit-des-etrangers-et-la-reforme-de-l-asile. Consulté le 29 avril 2016.

[9] Voir le site dédié à ce programme : http://www.reviensleon.com

[10] Voir le « Manifeste pour plus de Valeur(s) dans la décision publique et l’entreprise ». URL : https://www.change.org/p/collectif-valeur-s-management?recruiter=84092958&utm_campaign=mailto_link&utm_medium=email&utm_source=share_petition. Consulté le 29 avril 2016 ; et Portnoff André-Yves, Chafaï Djemil, Hemmer Olaf (de), « Croissance ou rigueur ? Sortons d’un faux débat ! », Le Monde, 21 octobre 2014. URL : http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/10/21/croissance-ou-rigueur-sortons-d-un-faux-debat_4510011_3232.html. Consulté le 29 avril 2016.

[11] Voir le site dédié. URL : http://www.lafrenchtech.com/PassFrenchTech

[12] Bpifrance (banque publique d’investissement), Business France, COFACE (Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur), INPI (Institut national de la propriété industrielle), UGAP (Union des groupements d’achat public), DGE (Direction générale des entreprises), Mission French Tech…

[13] Rapport du ministère de l’Industrie, des Postes et du Tourisme, de juillet 1987, cité inPortnoff André-Yves, « La technologie, priorité redécouverte », Sciences & techniques, n° 41, octobre 1987, p. 10-14.

[14] Gallois Louis, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, Paris : rapport au Premier ministre, 2012.

[15] « L’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation vus par les candidats à l’élection présidentielle », op. cit.