Note de veille

Économie, emploi - Société, modes de vie

Inégalités de revenus : vers la stabilité ?

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Alors qu’elles ont beaucoup diminué entre les années 1970 et le début des années 2000, les inégalités de niveaux de vie connaissent depuis, en France, des évolutions plus mitigées. Elles ont continué à diminuer entre 2010 et 2013, puis se sont stabilisées jusqu’en 2016.

Cette stabilisation des inégalités de niveaux de vie peut-elle être durable ?

Niveau de vie moyen des 10 % les plus riches rapporté à celui des 10 % les plus pauvres
Source : INSEE, calculs et © Centre d’observation des inégalités.

Écart entre le niveau de vie moyen annuel des 10 % les plus riches et des 10 % les plus pauvres
Source : INSEE, calculs et © Centre d’observation des inégalités.

Sur la période 2013-2016, le rapport entre le niveau de vie moyen des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres stagne autour de 6,7 [1]. L’écart entre ces deux tranches de revenus se maintient autour de 48 000 euros par an. L’indice de Gini s’est lui aussi stabilisé autour de 0,29 (après avoir beaucoup diminué jusqu’au début des années 1990 et après une hausse modérée à la fin des années 2000) [2]. Il en va de même du nouveau ratio dit « de Palma », qui mesure la masse des revenus des 10 % les plus riches rapportée à celle que reçoivent les 40 % les plus pauvres (voir encadré ci-dessous). Il est aujourd’hui de 1,06, soit au même niveau qu’en 2005 (après une hausse temporaire entre 2010 et 2012).

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Le Palma va-t-il détrôner le Gini ?

Un nouvel indicateur des inégalités devient de plus en plus utilisé : le ratio dit de Palma 1. Ce ratio rapporte la masse du revenu national qui revient chaque année aux 10 % les plus aisés à celle que reçoivent les 40 % les plus pauvres. Inventé en 2011 par José Gabriel Palma 2, un économiste chilien professeur émérite d’économie à l’université de Cambridge, le « Palma » a été baptisé ainsi par deux économistes anglais, Alex Cobham et Andy Sumner 3, qui l’ont popularisé. Depuis, il est utilisé notamment par la Banque mondiale et l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), ainsi que par l’Observatoire des inégalités en France. Le ratio de Palma pourrait remplacer l’indice de Gini qui est beaucoup moins intuitif et n’a pas une portée explicative beaucoup plus grande.

Évolution du ratio de Palma (rapport entre les revenus des 10 % les plus aisés et ceux des 40 % les plus pauvres) en France
Source : Observatoire des inégalités, d’après l’INSEE.

1. Voir « Le Gini est mort, vive le Palma ? », Observatoire des inégalités, 9 janvier 2919. URL : https://www.inegalites.fr/Le-Gini-est-mort-vive-le-Palma. Consulté le 11 avril 2019.
2. Palma José Gabriel, « Homogeneous Middles vs. Heterogeneous Tails, and the End of the ‘Inverted‐U’: It's All About the Share of the Rich », Development and Change, vol. 42, n° 1, janvier 2011, p. 87-153.
3. Cobham Alex et Sumner Andy, « Is Inequality All About the Tails?: The Palma Measure of Income Inequality », Significance, vol. 11, n° 1, février 2014, p. 10-13, Royal Statistical Society.
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Il faut demeurer prudent : en valeur absolue, l’évolution des niveaux de vie est un peu différente. Entre 2013 et 2016, le niveau de vie annuel des 10 % les plus pauvres a augmenté de 150 euros, et celui des 10 % les plus riches de 820 euros (après inflation). Par ailleurs, les évolutions favorables enregistrées depuis 2012 sont très loin d’avoir effacé la période de hausse des années 2000. Et on ne dispose pas de données sur la période 2016-2019.

Évolution de l’indice de Gini des niveaux de vie en France
Source : INSEE. © Centre d’observation des inégalités.

Pour comprendre les inégalités, il est nécessaire de remettre les évolutions dans un contexte de plus long terme. Les écarts de revenus ont fortement diminué pendant les années 1970 et 1980. Puis ils ont recommencé à croître vers la fin des années 1990 et surtout au milieu des années 2000, avant même la crise de 2008. Cette hausse s’est faite d’abord par le biais de l’envolée des revenus des catégories aisées : entre 2003 et 2011, le niveau de vie moyen du dixième le plus riche a augmenté de 15 %, soit un gain de 8 000 euros l’an. Ensuite, elle s’est faite par la baisse des revenus des 10 % les plus pauvres, dont le niveau de vie a perdu 500 euros annuels entre 2008 et 2012. On assistait alors à une profonde divergence. Le ratio de Palma est passé de 1,01 à 1,14 entre 2002 et 2011 : cela signifie que les 10 % les plus riches recevaient l’équivalent de la masse des revenus perçus par les 40 % du bas de l’échelle en 2002, et qu’en 2011 ils en touchaient 14 % de plus.

En 2011 et 2012, les majorités de bords politiques différents ont élevé le niveau d’imposition des plus aisés, ce qui a réduit nettement les inégalités de niveau de vie. Depuis 2012, les indicateurs d’inégalités demeurent assez stables.

La phase actuelle de stabilisation marque-t-elle un retournement après une « décennie noire » (2002-2011) en matière d’inégalités ? Difficile à dire. Elle ne sera qu’une parenthèse si l’activité ne reprend pas durablement et qu’aucune mesure de redistribution des revenus globale n’est mise en place. On pourrait revenir d’ici une décennie à un niveau d’inégalités de revenus comparable à la situation des années 1970, du fait de la progression des revenus du haut de l’échelle et d’une stagnation, voire une baisse, des revenus des moins favorisés liée au développement des bas salaires. L’exemple allemand montre qu’une diminution du chômage n’est pas incompatible avec une progression des inégalités si le travail n’est pas rémunérateur. Ce serait un retour en arrière pour la société française alors que les catégories de revenus avaient eu tendance à se rapprocher depuis la fin des années 1960.

Inversement, une baisse du taux de chômage plus forte, assortie de garanties sur la qualité de l’emploi (salaire et statut), pourrait effacer assez vite les effets de la hausse des inégalités constatée depuis le milieu des années 1990. Au fond, beaucoup dépendra des compromis sociaux élaborés dans le cadre du quinquennat. La faible croissance économique depuis 2001 accroît les tensions : en période de vaches maigres, le conflit devient plus âpre pour le partage de la richesse. Pour l’heure, la balance penche en direction des plus favorisés (dérégulation du travail, baisses d’impôts sur les revenus financiers et réduction de l’impôt sur le patrimoine, baisse des allocations logement). Il faudra patienter pour évaluer l’impact des nouvelles mesures annoncées pour les plus démunis, notamment dans le cadre du plan Pauvreté, ainsi que suite au mouvement des gilets jaunes (hausse de la prime d’activité).

Source : cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Pour tenir compte des changements de méthode opérés par l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) en 2010 et 2012, nous avons recalculé les séries de l’INSEE.

[2] Cet indice permet de définir les inégalités de revenus dans un pays. Il est mesuré de 0 à 1, 0 signifiant qu’il existe une égalité parfaite entre les individus, 1 traduisant au contraire une inégalité totale.

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