Note de veille

Population - Santé

Espérance de vie : a-t-on atteint les limites ?

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Au cours des derniers siècles, les humains n’ont cessé d’accroître leurs performances : ils vivent toujours plus vieux, sont de plus en plus grands, de plus en plus intelligents, les records sportifs s’enchaînent... Selon l’équipe du prix Nobel d’économie Robert W. Fogel, « dans la majeure partie du monde, si ce n’est le monde entier, la taille, la forme et la longévité du corps humain ont changé profondément et plus rapidement au cours des trois derniers siècles qu’au cours des nombreux millénaires précédents [1] ». Ces évolutions relèvent selon eux d’une « technophysio-évolution », permise par les progrès combinés des systèmes alimentaires, de l’hygiène et de la médecine [2].

Mais ces progrès vont-ils se poursuivre à l’avenir avec la même intensité ? Aujourd’hui, deux points de vue s’affrontent sur cette question. D’un côté, certains envisagent que l’homme de demain vive plus de 100 ans, et profite de capacités physiques et intellectuelles maintenues, voire accrues (y compris grâce aux promesses de l’homme augmenté). De l’autre, des experts et analystes signalent que des infléchissements s’observent depuis quelques années, voire plus, dans les performances humaines, qui pourraient s’accentuer à l’avenir. L’être humain pourrait même avoir atteint certaines de ses limites biologiques, ou les atteindre au cours des prochaines années.

Futuribles a décidé d’explorer cette question des limites de l’être humain sous plusieurs angles. Cette première note engage la réflexion en s’intéressant à la baisse de l’espérance de vie.

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Les bébés nés en 2017 en Europe vivront-ils 100 ans, voire plus, comme le promettent certains démographes et les partisans du transhumanisme ? Ou, au contraire, l’espérance de vie sera-t-elle de plus en plus menacée par la dégradation des modes de vie et de l’environnement ?

Au milieu du XVIIIe siècle, l’espérance de vie des Européens était d’environ 25 ans. En 2014, au sein de l’UE-28, elle était de presque 81 ans (83,6 ans pour les femmes et 78,1 ans pour les hommes) : elle a donc été multipliée par trois en deux siècles [3]. Parallèlement, l’espérance de vie à 65 ans est passée d’environ 15 ans dans les années 1980, à 20 ans en 2014 [4].

Évolution de l’espérance de vie à la naissance au sein de l’UE-28, 2002-2014

Différents facteurs successifs expliquent cette croissance de l’espérance de vie :
— L’amélioration des conditions de vie individuelles : hygiène, alimentation, baisse de l’alcoolisme...
— Les progrès dans les traitements et l’accès aux soins : diffusion de la vaccination, démocratisation de l’accès aux soins et aux médicaments, progrès de la médecine dans le traitement des maladies…
— Pendant longtemps, les gains d’espérance de vie à la naissance se sont faits principalement grâce à une réduction de la mortalité infantile. Mais, depuis le milieu du XXe siècle, celle-ci a atteint un palier et les gains se sont au contraire déplacés vers les âges élevés, grâce aux progrès dans la lutte (et la prévention) contre les maladies cardio-vasculaires et les cancers notamment.

Au-delà de cette croissance globale, plusieurs tendances s’observent depuis une trentaine d’années :
— Une accentuation des différences entre les pays. Entre les pays où l’espérance de vie est la plus élevée (pays du Nord, France, Espagne…) et ceux où elle est la plus faible (pays de l’Est), l’écart est d’environ neuf ans, contre six ans dans les années 1980.
— Une réduction des écarts entre les hommes et les femmes d’environ un an (soit 5,5 ans en 2014).
— Un maintien des inégalités entre catégories sociales : l’espérance de vie des cadres est toujours plus élevée que celle des ouvriers [5].

Par ailleurs, on enregistre depuis quelques années une stagnation, voire une baisse de l’espérance de vie à la naissance et en bonne santé. Ainsi, en 2015, pour la première fois en France depuis 1969, l’espérance de vie à la naissance a diminué pour les femmes et les hommes. Même constat aux États-Unis, où l’espérance de vie à la naissance a diminué de 0,1 an par rapport à 2014, alors qu’elle augmentait de manière continue depuis 22 ans [6].

De même, l’espérance de vie en bonne santé à 65 ans [7] s’est stabilisée depuis 2005 au sein de l’UE-28, et elle a même diminué de quelques mois, pour atteindre 8,6 ans pour les hommes et les femmes [8].

Ces inflexions s’expliquent par différents facteurs :
— Les moteurs de la croissance de l’espérance de vie aux âges élevés sont contrés par la hausse des incidences de maladies liées au grand âge (comme Alzheimer et Parkinson).
— L’évolution des modes de vie entraîne une croissance de certaines pathologies comme les maladies cardio-vasculaires, le diabète, l’obésité... L’Europe enregistre en effet les taux les plus élevés au monde de consommation d’alcool et de tabagisme, et, selon les pays considérés, entre 45 % et 67 % des habitants sont en surpoids ou obèses.

Comment évoluera l’espérance de vie à l’avenir ? Sur cette question, deux points de vue s’opposent. D’un côté, certains démographes rappellent que les gains d’espérance de vie enregistrés depuis une trentaine d’années avaient été sous-estimés et qu’il n’y a donc pas de raison pour qu’ils ne se poursuivent pas à l’avenir. Ainsi, une équipe de chercheurs de l’Imperial College de Londres a mis au point un modèle basé sur les évolutions passées des taux de mortalité et des âges au décès dans 35 pays développés [9]. Il en ressort que, d’ici 2030, dans ces pays, il existerait une probabilité de 50 % pour que l’espérance de vie à la naissance des femmes dépasse 90 ans, et pour que leur espérance de vie à 65 ans dépasse 25 ans. Avec le même degré de probabilité, l’espérance de vie à la naissance des hommes pourrait dépasser 85 ans, et leur espérance de vie à 65 ans serait de plus de 20 ans.

Néanmoins, les prévisions de ce type sont de plus en plus critiquées par d’autres démographes, qui leur reprochent de reposer sur les mêmes moteurs d’évolution que par le passé, alors même que leur influence future pourrait être moindre. Surtout, les facteurs qui menacent déjà l’espérance de vie pourraient voir leur influence s’accroître au cours des prochaines années :

— Les décès liés aux modes de vie pourraient augmenter. Selon l’OMS (l’Organisation mondiale de la santé), en 2030, le diabète sera la septième cause de mortalité dans le monde [10]. L’obésité et les pathologies associées pourraient aussi se répandre dans tous les pays européens [11].

— De même, la croissance des maladies liées au grand âge pourrait se traduire par une dégradation de l’espérance de vie à 65 ans. Par exemple, en France, selon l’association France Alzheimer, 2,15 millions de personnes pourraient être touchées par la maladie d’Alzheimer en 2040, soit presque deux fois plus qu’en 2012 [12].

— L’espérance de vie pourrait être dégradée par l’exposition croissante des individus à des polluants et des perturbateurs endocriniens présents dans l’environnement. Si leur impact est aujourd’hui difficile à mesurer, des études mettent en avant leur influence sur la fertilité, la puberté précoce ou les capacités cognitives.

Par ailleurs, des incertitudes fortes demeurent concernant la possibilité qu’un seuil biologique soit bientôt atteint, au-delà duquel le vieillissement et la mort seraient inéluctables. Le neurobiologiste britannique Colin Blakemore estime ainsi que l’espérance de vie humaine ne pourra pas dépasser 120 ans, même avec des progrès importants de la médecine [13]. Ainsi, le record de longévité détenu par Jeanne Calment (122 ans) reste inégalé depuis 1988... Contrer ces limites naturelles pourrait donc supposer de recourir à des modifications génétiques ou des technologies visant à modifier les organes (comme l’impression 3D). Mais à quel coût et avec quels risques ?



[1] Fogel W. Robert et Grotte Nathaniel, « An Overview of the Changing Body: Health, Nutrition, and Human Development in the Western World Since 1700 », Cambridge, Mass. : National Bureau of Economic Research, NBER Working Paper, n° 16 938, avril 2011. URL : http://www.nber.org/papers/w16938.pdf. Consulté le 24 avril 2017.

[2] Cohen Patricia, « Technology Advances: Humans Supersize », The New York Times, 27 avril 2011, p. C1. URL : http://www.nytimes.com/2011/04/27/books/robert-w-fogel-investigates-human-evolution.html. Consulté le 24 avril 2017.

[3] « Statistiques sur la mortalité et l’espérance de vie », Eurostat, décembre 2016. URL : http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Mortality_and_life_expectancy_statistics/fr. Consulté le 24 avril 2017.

[4] « File: Life Expectancy at Age 65, 1980–2014 (years) YB16-fr.png », Eurostat, décembre 2016. URL : http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/File:Life_expectancy_at_age_65,_1980%E2%80%932014_(years)_YB16-fr.png. Consulté le 24 avril 2017.

[5] Brouard Nicolas, Cambois Emmanuelle et Robine Jean-Marie, « Les espérances de vie sans incapacité », INED (Institut national d’études démographiques). URL : http://pole_vieillesses_et_vieillissements.site.ined.fr/fr/sante_autonomie/definition/ ; Blanpain Nathalie, « Les hommes cadres vivent toujours 6 ans de plus que les hommes ouvriers », INSEE Première, n° 1 584, 18 février 2016, INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques). URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/
version-html/1908110/ip1584.pdf
. Consultés le 24 avril 2017.

[6] Xu Jiaquan et alii, « Mortality in the United States, 2015 », NCHS Data Brief, n° 267, décembre 2016, NCHS (National Center for Health Statistics). URL : https://www.cdc.gov/nchs/products/databriefs/db267.htm. Consulté le 24 avril 2017.

[7] L’espérance de vie en bonne santé ou sans incapacité (EVSI) représente le nombre d’années en bonne santé qu’une personne peut s’attendre à vivre. Une bonne santé est définie par l’absence de limitation d’activités (dans les gestes de la vie quotidienne) et l’absence d’incapacités. Source : INSEE. URL : http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=definitions/esperance-vie-bonne-sante.htm. Consulté le 24 avril 2017.

[8] « Statistiques sur les années de vie en bonne santé », Eurostat, mars 2017. URL : http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Healthy_life_years_statistics/fr. Consulté le 24 avril 2017.

[9] Kontis Vasilis et alii, « Future Life Expectancy in 35 Industrialised Countries: Projections with a Bayesian Model Ensemble », The Lancet, vol. 389, n° 10 076, avril 2017. URL : http://thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(16)32381-9/fulltext. Consulté le 24 avril 2017.

[10] « Diabète », Aide-mémoire, n° 312, avril 2016, OMS. URL : http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs312/fr/. Consulté le 24 avril 2017.

[11] Webber Laura et alii, « The Future Burden of Obesity-related Diseases in the 53 WHO European-Region Countries and the Impact of Effective Interventions: A Modelling Study », BMJ Open, vol. 4, n° 7, juillet 2014. URL : http://bmjopen.bmj.com/content/4/7/e004787. Consulté le 24 avril 2017.

[12] « Les chiffres », France Alzheimer, février 2013. URL : http://www.francealzheimer.org/comprendre-maladie/chiffres/692. Consulté le 24 avril 2017.

[13] Woollaston Victoria, « We’ll Soon all Live to 120 Years Old - But This Is Probably the Absolute Limit, Claims Expert », MailOnLine, 22 octobre 2014. URL : http://www.dailymail.co.uk/sciencetech/article-2802895/we-ll-soon-live-120-years-old-probably-absolute-limit-claims-expert.html. Consulté le 24 avril 2017.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 19/06/2017. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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