Note de veille

Recherche, sciences, techniques - Ressources naturelles, énergie, environnement

Eaux usées, eaux gâchées…

Par

La réutilisation de l’eau : un sujet d’actualité

La France connaît des sécheresses récurrentes depuis le début des années 2000, dont l’année 2019 avec 87 départements en restrictions d’eau, parmi lesquels 41 se trouvaient en situation de crise fin août. Ce type de situation devrait se banaliser à l’avenir en raison du changement climatique : l’étude Explore 2070 du ministère de la Transition écologique indique en effet, sur la base du rapport de 2018 du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), une baisse probable des débits moyens annuels des cours d’eau de 10 % à 40 %, avec une réduction encore plus marquée en période d’étiage [1].

L’eau, autrefois abondante, devient plus rare, notamment en période estivale où se concentre l’essentiel des besoins (agriculture mais aussi eau potable et autres usages de l’eau). Dans ce contexte, les Assises de l’eau ont défini, en juin 2019, un objectif de triplement, d’ici 2025, de l’utilisation des eaux non conventionnelles, principalement par la réutilisation des eaux usées traitées (REUT). La Commission européenne s’est également emparée du sujet, via une proposition de règlement visant à faciliter la REUT pour l’irrigation agricole. Ce projet, validé en février 2019 par le Parlement, doit être examiné par le Conseil européen.

La France, très en retard sur ses voisins

À ce jour, seulement 0,6 % des eaux usées traitées sont réutilisées en France, alors même que 90 % des eaux usées sont traitées par des stations d’épuration. Le retard de la France dans ce domaine est patent au regard de la situation d’autres pays, nettement plus avancés. Le taux de REUT atteint 8 % en Italie et 14 % en Espagne, pays pourtant soumis à la même réglementation européenne que la France. Et il est de 80 % en Israël… L’Australie, la Californie, Chypre, la Floride, Singapour, la Jordanie ou encore Malte présentent également des taux élevés de REUT, et ont pour objectif de satisfaire à terme de 10 % à 60 % de leurs besoins en eau par ces techniques.

La France a pourtant été particulièrement dynamique en matière de REUT dans les années 1980-1990, pendant lesquelles divers projets emblématiques ont été réalisés. Parmi ceux-ci, on peut citer l’irrigation des vergers du Conservatoire de l’île de Porquerolles (1980), celle des cultures de pommes de terre à Noirmoutier (années 1980) ou encore la REUT de la station d’épuration de Clermont-Ferrand pour l’irrigation de 10 600 hectares de terres agricoles de la Limagne noire (1996). Plus récemment, le golf d’Agde a développé un projet pour économiser, par la REUT, 200 000 mètres cubes d’eau en période estivale.

Mais ces expériences et le dynamisme de la France sur ce sujet dans les années 1980 ne doivent pas occulter le grand retard du pays aujourd’hui dans ce domaine. Dans ce contexte, le triplement avancé par les Assises de l’eau conduirait à valoriser seulement 1,8 % des eaux usées traitées, alors que la filière estime qu’un objectif de 5 % à 10 % serait atteignable.

Des difficultés de trois ordres

Le déploiement de la REUT se heurte, en France, à trois principaux obstacles :

— La réglementation sanitaire : celle-ci est relativement récente puisque les textes régissant la REUT datent de 2010 et de 2014, alors que le cadrage réglementaire pour les boues de stations d’épuration a été mis en place dès 1997. Ce retard s’explique par une ressource jugée alors abondante et des débats difficiles sur les questions sanitaires liées à la REUT. La réglementation reste l’un des principaux facteurs de blocage dans la mesure où elle restreint l’usage de la REUT à la seule agriculture (avec des dérogations possibles pour les golfs et les espaces verts) et où les contrôles qu’elle impose sont parfois difficiles à mettre concrètement en œuvre sur le terrain.

— L’acceptabilité sociale : il ne faut pas sous-estimer les réticences d’une partie de la population à consommer de l’eau recyclée ou des produits irrigués avec cette dernière. Pour autant, d’après une enquête réalisée en 2018, 75 % des Français seraient disposés à consommer des légumes arrosés avec de l’eau usée traitée. Mais cela demandera de la pédagogie, de l’information et de la transparence à tous les stades des opérations de REUT : conception du projet, mise en œuvre et suivi.

— Le coût de la REUT : la mise en place d’un projet de REUT suppose des investissements (désinfection et réseaux de distribution notamment) et donc des coûts supplémentaires, souvent prohibitifs, notamment en milieu rural. Son développement impliquera donc de trouver des solutions simples et robustes, faciles à entretenir et à faible consommation d’énergie. Au-delà, le modèle économique de la REUT et le partage des coûts restent à caler, dans un contexte où l’on observe une disparité importante de normes et objectifs de qualité à respecter entre les eaux brutes (eaux de surface en particulier) et la REUT.

Enfin, le développement de la REUT peut rentrer en conflit avec le soutien du débit estival des rivières, dans la mesure où le débit de sortie des stations d’épuration constitue parfois une part non négligeable de ce dernier. Ce point en fait une solution à préconiser, sauf exception, plutôt dans les milieux insulaires ou sur le littoral.

La REUT, très faiblement développée en France, constitue une perspective séduisante pour l’irrigation et l’arrosage des espaces verts, voire pour la recharge artificielle de nappes, notamment en zone littorale. Sa mise en œuvre reste cependant délicate et se heurte à des obstacles de nature réglementaire ou économique. Son déploiement, largement souhaitable au regard de l’évolution du climat, suppose la mise en place d’une nouvelle gestion de l’eau, fondée sur le multi-usages et le multiressources, ainsi que sur l’économie circulaire. Elle nécessitera un fort investissement des pouvoirs publics pour définir un cadre réglementaire adapté, la transparence des projets et l’information du public, et le financement des équipements. Les recherches sur le sujet de la REUT devront également être poursuivies pour mieux en cerner les risques pour la santé comme pour les sols (micropolluants) et soutenir l’innovation. Le changement climatique et ses conséquences sur la raréfaction de la ressource en eau devraient collectivement y inciter les Français.



[1] Période où le niveau d’un cours d’eau est à son plus bas niveau (NDLR).

À lire également

Devenir membre

Cet article est en accès libre jusqu'au 13/01/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

Adhérer