Tribune

Économie, emploi

D’une crise à une autre ? (3)

L’automne 2018 marque le 10e anniversaire de la crise économique de 2008 dont l’éclatement est généralement associé à la faillite de la banque Lehman Brothers, le 15 septembre 2008. Cette crise de 2008, sans atteindre le niveau de récession économique de la Grande Dépression ou des deux premières guerres mondiales, est néanmoins la plus grave crise connue depuis 1945. Les pays avancés en conservent encore des stigmates. La reprise économique a en effet tardé à venir dans divers pays, les États se sont souvent endettés pour faire face à ses conséquences socio-économiques (chômage, faillites…), avec pour résultat, en Europe, une fragilisation de l’Union monétaire.

Pour prolonger les débats proposés cet automne, dans la presse française et internationale, sur la situation économique mondiale « 10 ans après », Futuribles a interviewé trois experts économiques afin de proposer à ses lecteurs des regards croisés à la fois rétrospectifs et prospectifs sur la crise passée et sur les risques potentiels de récidive. Cette troisième tribune donne la parole à Jean-Raphaël Chaponnière*, qui nous livre un point de vue plus centré sur l’Asie.


*Jean-Raphaël Chaponnière est économiste, membre du groupe Asie21-Futuribles, contributeur à Asialyst (Paris), et conseiller scientifique de Futuribles International.
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Dix ans après la crise, quel recul a-t-on acquis dans l’interprétation de ses causes ?

Jean-Raphaël Chaponnière : « La crise de 2008, la plus grave depuis 1929, est la conséquence de l’accumulation de dettes par les ménages et les institutions financières aux États-Unis et en Europe. À son origine, il y a la baisse des taux d’intérêt décidée par la Réserve fédérale américaine (Fed) après l’éclatement de la bulle Internet et le choc du 11 septembre 2001. Cette baisse a dynamisé le crédit immobilier, qui avait été encouragé par les réformes prises en 1995 pour favoriser l’accès à la propriété des moins favorisés : commencé en 1990, le boom immobilier a été le plus long de l’histoire américaine. Les banques ont prêté à des ménages qui n’avaient parfois aucun moyen, et ces derniers ont capitalisé sur la hausse des prix de leur logement pour obtenir des prêts à la consommation. Grâce à la titrisation, les banques n’ont pas conservé ces prêts à leur bilan en les transformant en “produits structurés” associant de bons et mauvais risques. Bien qu’elles fussent incapables d’évaluer la qualité de ces nouveaux produits financiers, les agences de notation leur ont accordé des triples A. Vendus à des sociétés d’investissement, ces actifs ont ensuite été distribués aux États-Unis, en Europe et au Japon jusqu’en 2007. À partir de la fin 2006, le retournement du marché immobilier a provoqué la crise des subprimes qui, instaurant un climat de méfiance entre les banques (elles possédaient des actifs toxiques), a provoqué l’effondrement du marché interbancaire. Après une première faillite bancaire au Royaume-Uni, d’autres ont suivi aux États-Unis, où l’administration a secouru des établissements dont les institutions hypothécaires, Fanny Mae (la Federal National Mortgage Association) et Freddie Mac (la Federal Home Loan Mortgage Corporation), mais ne s’est pas portée au secours de Lehman Brothers, quatrième banque américaine d’investissement. Sa faillite (en octobre 2008) marque le démarrage de la crise de l’économie réelle qui se déclenche simultanément aux États-Unis, en Europe et en Asie. »

Quel a été le rôle de l’Asie dans cette crise ?

J.-R.C. : « Pour éviter un renouvellement de la crise de 1997, les pays asiatiques ont accumulé des réserves qu’ils ont investies en placements sans risques aux États-Unis (bons du Trésor, sociétés hypothécaires). La Chine est devenue le premier détenteur étranger de titres de dette américaine et on a évoqué la “Chinamérique”, habitée par des cigales et des fourmis. L’entrée de capitaux asiatiques aux États-Unis permettait de résoudre l’“énigme de Greenspan” (du nom de l’ancien président de la Fed) selon laquelle la hausse des taux courts par la Fed n’entraînait pas celle des taux longs (dont les taux hypothécaires). Cela diminuait l’impact de la lutte contre la bulle immobilière et Joseph Stiglitz a accusé “la classe 1997” d’être à l’origine de la crise.

« Exception faite de la Corée du Sud, l’Asie a été épargnée par la crise financière car les banques asiatiques n’avaient pas acheté d’actifs toxiques. La Chine avait investi 500 milliards de dollars US dans les crédits subprimes dont 157 milliards dans Fanny Mae et Freddy Mac : “trop chinoises pour couler” serait une explication du sauvetage de ces deux institutions par le Trésor américain. Les banques coréennes avaient également peu investi dans les actifs toxiques, mais du fait du rachat de plusieurs établissements par des banques étrangères, le système bancaire coréen était articulé au système nord-américain ; les conséquences des sorties de capitaux ont provoqué une chute du won plus marquée qu’en 1997 et qui a été la plus forte des pays en crise (après l’Islande).

« Alors que la crise financière a touché les pays avancés et la Corée du Sud, la crise de l’économie réelle qui a suivi a été mondiale. En Asie, elle a provoqué une contraction des exportations plus sévère qu’en 1997-1998 mais, hormis le Pakistan et le Sri Lanka, aucun pays n’a fait appel au Fonds monétaire international (FMI). La réaction de l’Asie à la crise a limité son impact sur l’économie mondiale. Dès la première réunion du G20, la Chine a annoncé un plan de relance qui, entre 2008 et 2010, a représenté 20 % des montants engagés par les différents États des pays en crise ; ce plan ne résume pas la réaction de la Chine qui, en ouvrant les vannes du crédit, a porté son investissement total (formation brute de capital fixe) de 1 400 à 2 900 milliards de dollars US entre 2007 et 2010, alors qu’en dépit du plan de relance, l’investissement américain diminuait de 3 200 à 2 700 milliards de dollars US au cours de cette période. Depuis, la Chine continue d’investir plus que les États-Unis ou l’Europe. L’Asie émergente a affiché une croissance économique de 6 % en 2009 alors que les pays avancés ont connu la récession la plus forte depuis 1945. »

Une nouvelle crise est-elle envisageable ? Concernerait-elle les pays asiatiques ?

J.-R.C. : « La réponse des banques centrales à la crise de 2008 a semé les risques d’une nouvelle crise car la baisse des taux d’intérêt et le quantitative easing [1] ont suscité un afflux de liquidités et une montée de l’endettement : selon l’Institute of International Finance, la dette mondiale a augmenté de 30 % en 10 ans pour atteindre 217 000 milliards de dollars US en juin 2018. L’abondance de liquidités a nourri des bulles dans les pays avancés — crédit automobile et prêts étudiants aux États-Unis, immobilier londonien — et plus encore dans les pays émergents. Alors que l’encours de la dette des pays avancés s’est stabilisé autour de 400 % du PIB depuis 2008, il a doublé (de 70 % à 140 %) dans les pays émergents.

« Selon le rapport (de juin 2018) du Financial Supervisory Board (organisation internationale créée après la crise), “après une décennie de taux d’intérêt bas, les institutions financières des pays avancés ou des pays émergents pourraient ne pas être suffisamment préparées” si elles étaient confrontées à de nouveaux chocs.

« Les facteurs de crise sont multiples :

—  Dans les pays avancés : l’Europe doit faire face à l’endettement de l’Italie et au Brexit ; les États-Unis connaissent le cycle de croissance économique le plus long de l’après-guerre, dopé par les largesses fiscales de Donald Trump (le déficit budgétaire atteint 3,9 % du PIB), mais qui pourrait bientôt se retourner.

— Dans les pays émergents, le resserrement monétaire américain commencé en 2015 suscite des sorties de capitaux et des crises (Argentine et au Pakistan). La plus grande incertitude concerne la Chine dont la dette de l’ensemble des agents a doublé depuis 10 ans et approche 300 % du PIB en 10 ans. Devenues les deux plus grandes banques mondiales, l’Industrial Commercial Bank of China et la China Construction Bank ont triplé leurs actifs, et la finance de l’ombre (shadow banking) a pris une ampleur considérable. Dans de nombreux pays, les épisodes de croissance rapide du crédit se sont souvent achevés sur des crises car le nombre d’investissements rentables ne suit pas le même rythme. La Chine fera-t-elle exception ? Son épargne et ses réserves sont considérables, sa balance courante est excédentaire, sa dette est libellée en yuans et son État, conscient des problèmes, prend des mesures pour ralentir le crédit et peut mobiliser de nombreux outils. Néanmoins, le système bancaire chinois est beaucoup plus intégré à la finance internationale : en juin 2018, l’encours des banques étrangères est 1 250 milliards de dollars US, contre 250 milliards 10 ans auparavant (selon la Banque des règlements internationaux). Une crise de la seconde économie mondiale est donc envisageable.

« Quelle que soit son origine, si elle se produit, cette nouvelle crise surviendra dans un contexte très différent de celle de 2008. Sur le plan économique, car les taux d’intérêt étant bas, les banques centrales auront moins de latitude pour les baisser. Par ailleurs, alors que la dette publique atteint 100 % du PIB en moyenne, les États n’auront pas d’alternative à l’option de la relance budgétaire, suivant l’exemple du Japon où la dette publique atteint 300 % du PIB. Sur le plan géopolitique également, car la montée des populismes (Europe, Brésil, Asie du Sud-Est) rendra très difficile la coopération pour lutter contre la crise financière. »



[1] Politique monétaire d’assouplissement quantitatif consistant notamment en rachat massif, par les banques centrales, des dettes des acteurs financiers (NDLR).

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Cet article est en accès libre jusqu'au 8/12/2018. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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