Note de veille

Population - Société, modes de vie

Des logements de plus en plus peuplés ?

Par

Lieu de vie, d’investissement financier et affectif, le logement constitue un espace central pour les individus, les familles, mais aussi les territoires. Les évolutions des caractéristiques des logements, de leur accessibilité, de leurs occupants et des activités qui y sont menées sont donc porteuses d’enjeux majeurs pour l’avenir. C’est pour cette raison que Futuribles consacre une série de notes à ce sujet, chacune centrée sur une question déterminante pour l’avenir.

Le nombre de personnes par ménage tend à se stabiliser

Alors que la taille des ménages a diminué rapidement en France entre 1960 et le début des années 2000, elle a, depuis, tendance à se stabiliser. Ainsi, le nombre moyen de personnes par ménage est passé de 3,08 en 1968 à 2,27 en 2010. Entre 2010 et 2015, il n’a diminué que de 0,04 point, pour atteindre 2,23 personnes par ménage, une progression moindre que par le passé, comme le montre le graphique ci-dessous [1].

Sur la période récente, on observe notamment une stabilisation de la part des ménages comptant deux personnes (33 %) ou trois personnes (14 %). En revanche, la part des ménages composés d’une seule personne ne cesse de croître, puisque ceux-ci représentent aujourd’hui 35 % des ménages, soit 10 points de plus qu’en 1982.

Taille des ménages en 2015 : nombre moyen d’occupants par résidence principale en France

Source : INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques). URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381486. Consulté le 11 septembre 2018.

Cette inflexion ne doit pas faire oublier la tendance lourde : en 2015, les deux tiers des ménages sont constitués d’une ou deux personnes, contre la moitié en 1975. Deux facteurs ont contribué à cette baisse de la taille des ménages :

— Le vieillissement de la population, qui se traduit par une hausse du nombre de personnes âgées vivant en couple (lorsque les enfants sont partis) ou seules (le plus souvent lorsque le mari est décédé).

— L’évolution des modes de vie, qui se manifeste par une fréquence accrue des séparations, et donc une augmentation du nombre de personnes seules (même si une partie peut se remettre en couple et / ou vivre avec des enfants), mais aussi par le fait qu’un nombre croissant d’individus ne se mettent pas en couple.

La récente stabilisation du nombre de personnes par ménage peut donc procéder d’une moindre importance de ces deux facteurs. Ainsi, un seuil pourrait s’observer dans la dynamique de progression des transformations familiales [2] ; et l’écart d’espérance de vie entre les hommes et les femmes ne cessant de diminuer, cela pourrait réduire le nombre de femmes âgées vivant seules [3].

Par ailleurs, les pratiques de cohabitation peuvent contribuer à accroître le nombre de personnes par ménage. Même si peu de données exploitables sont disponibles, la colocation (pour des périodes plus ou moins longues), qu’elle soit subie ou choisie, serait en hausse à tous les âges de la vie : étudiants, actifs, mères célibataires, mais aussi personnes âgées…

Parallèlement, on observe aussi un retour des foyers multigénérationnels : de grands enfants retournent (ou restent) au domicile parental, en réponse à des accidents de la vie (séparation, chômage…). En France, la proportion de jeunes habitant chez leurs parents a augmenté de 12,5 points depuis 2007, soit la plus forte hausse enregistrée dans les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

Une croissance de la surface par personne… en moyenne

La diminution du nombre de personnes par ménage a notamment facilité la croissance de la surface par personne : aujourd’hui, un Français dispose en moyenne de 40 mètres carrés dans son logement, contre 23 mètres carrés en 1970 [4]. Mais cette moyenne cache des différences majeures entre les ménages [5] :

— Selon les zones géographiques : le surpeuplement concerne très majoritairement les urbains (à Paris, un ménage sur cinq est dans une situation de surpeuplement), les jeunes et les habitants de logements collectifs ; à l’inverse, près de 40 % des habitants des zones rurales vivent dans une situation de « sous-peuplement très accentué » (leur logement compte au moins trois pièces de plus que la norme) [6].

— Selon le statut : la surface disponible par habitant stagne chez les locataires, alors qu’elle continue à augmenter chez les propriétaires.

—  Selon le type de logement : en 30 ans, le nombre de pièces par personne est passé de 1,5 à 2 en moyenne dans les maisons, et de 1,3 à 1,5 dans les appartements.

— Selon l’âge : les ménages dont la personne de référence a plus de 65 ans disposent en moyenne de deux fois plus d’espace par personne que ceux de moins de 30 ans.

Peuplement des logements en France en 2013

Champ : France métropolitaine, hors ménages dont la personne de référence est étudiante.
Source : INSEE, enquête Logement 2013, in « Peuplement des logements », op. cit.

Perspectives

Compte tenu de la récente stabilisation du nombre de personnes par ménage, deux hypothèses principales peuvent être envisagées à l’avenir.

1) Poursuite de la diminution du nombre de personnes par ménage : dans cette première hypothèse, la stabilisation du nombre de personnes par ménage ne serait que temporaire. À moyen terme, les logements français compteraient toujours moins de personnes, conséquence à la fois du vieillissement de la population et de l’éclatement des familles. La tendance serait aussi accentuée par une diminution durable du taux de fécondité. En effet, ce taux diminue depuis quelques années et n’est plus que de 1,88 en 2017, contre 2,01 en 2011 (et 1,78 il y a 25 ans). Cette baisse pourrait s’accentuer à l’avenir : priorité des femmes donnée à la carrière et à l’épanouissement personnel, croissance des problèmes de fertilité, couples moins durables, contraintes liées aux dispositifs de garde, etc. Pour rappel, le taux de fécondité est inférieur à 1,4 enfant par femme en Espagne, en Italie et au Portugal.

2) Des ménages plus grands : dans cette hypothèse, au contraire, les logements hébergeraient un nombre croissant de personnes, qu’il s’agisse de cohabitation intergénérationnelle ou entre personnes n’ayant pas de lien de parenté. En particulier, les grandes colocations pourraient se développer [7]. Ces pratiques de cohabitation pourraient être temporaires, et donc se traduire par une hausse de la mobilité résidentielle à tous les âges de la vie.

Ceci aurait des implications importantes sur les besoins quantitatifs et qualitatifs en logements. Le partage du logement pourrait aussi faciliter la mutualisation des équipements comme l’électroménager, l’automobile.

Les inégalités entre les ménages devraient continuer à se creuser, et se traduire par des marges de manœuvre très différentes selon leur lieu de vie, leurs revenus et leur type de logement. D’un côté, les situations de surpeuplement pourraient à nouveau croître dans les zones immobilières en tension (Paris et cœur des grandes villes notamment) ; de l’autre, le vieillissement de la population pourrait se traduire, toutes choses égales par ailleurs, par une croissance du nombre de grands logements sous-peuplés (par une ou deux personnes âgées).

Dans les zones en tension, des innovations pourraient être proposées par les promoteurs immobiliers et les habitants eux-mêmes, afin d’optimiser les surfaces. L’offre de logements serait ainsi diversifiée : logements modulables, locations de durée très variable, résidences avec services, etc. À l’inverse, dans les zones où les prix sont faibles, les habitants risquent d’être de plus en plus « coincés » dans leur logement.



[1]Désaunay Cécile, « Stabilisation de la taille des ménages en France », Note de veille, 29 septembre 2015, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/stabilisation-de-la-taille-des-menages-en-france/. Consulté le 11 septembre 2018.

[2] Voir Damon Julien, « Vers des familles rhizomes ? », in Cécile Désaunay et François de Jouvenel (sous la dir. de), Comment vivrons-nous ? 20 questions pour 2050. Rapport Vigie 2018, Paris : Futuribles International, 2018. URL : https://www.futuribles.com/fr/document/en-2050-des-familles-rhizomes/. Consulté le 11 septembre 2018.

[3] Voir par exemple Désaunay Cécile, « Espérance de vie : a-t-on atteint les limites ? », Note de veille, 9 mai 2017, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/esperance-de-vie-a-t-on-atteint-les-limites/. Consulté le 11 septembre 2018.

[4]Friggit Jacques, « Les ménages et leurs logements depuis 1970, quelques résultats sur longue période extraits des enquêtes logement », CGEDD (Conseil général de l’environnement et du développement durable), mai 2018. URL : http://www.cgedd.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/menage-logement-friggit_cle03e36d.pdf. Consulté le 11 septembre 2018.

[5]Sources :Arnault Séverine et alii, « Les conditions de logement fin 2013. Premiers résultats de l’enquête Logement », INSEE Première, n° 1546, avril 2015. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/version-html/1287961/ip1546.pdf ; « Peuplement des logements », in Les Conditions de logement en France, édition 2017, Paris : INSEE Références, 2017. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/2586024/LOGFRA17k3_F6.3.pdf. Consultés le 11 septembre 2018.

[6] Sur ce sujet, voir Désaunay Cécile, « Bien se loger, un luxe ? », Note de veille, à paraître le 16 octobre 2018, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/bien-se-loger-un-luxe/ (lien actif à compter du 16 octobre 2018).

[7]Boccara Laurence, « Des colocations géantes qui plaisent aux étudiants et aux investisseurs », Le Monde, 7 septembre 2018. URL : https://www.lemonde.fr/argent/article/2018/09/07/des-colocations-geantes-qui-plaisent-aux-etudiants-et-aux-investisseurs_5351468_1657007.html. Consulté le 11 septembre 2018.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 26/10/2018. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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