Tribune

Ressources naturelles, énergie, environnement

Des limites systémiques et temporelles complètement sous-estimées

Par

Pierre Bonnaure, ingénieur ESE (Supélec) et en génie atomique ; membre du comité d’orientation de Futuribles

 

1) Les objectifs présentés dans l’exposé des motifs du projet de loi (essentiellement lutte contre réchauffement, chômage, facture énergétique) sont-ils crédibles, pertinents et suffisants ?

Le pilier des économies d’énergie s’impose quelles que soient les circonstances. Encore faut-il que le coût des actions envisagées soit proportionné à la valeur des pertes évitées…

Le pilier des énergies renouvelables souffre d’une surestimation excessive des mérites de ces énergies, en termes tant d’innocuité pour l’environnement que d’efficacité économique. La réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans l’Union européenne est davantage le résultat de la crise, du progrès technique, de la fermeture des industries lourdes des pays ex-soviétiques et de la déconfiture de la sidérurgie, que de la croissance des énergies renouvelables, qui ont par ailleurs accru les pertes en ligne.

L’impact sur le climat de l’ensemble des mesures envisagées sera insignifiant : les 200 Mtep (millions de tonnes équivalent pétrole) qui seraient économisées annuellement sont à comparer aux 11 000 Mtep d’énergie fossile consommées chaque année dans le monde, chiffre qui continue de croître avec le développement des pays émergents. C’est à la fois trop peu et bien trop tard, mais cela s’inscrit dans les engagements internationaux pris par la France (protocole de Kyoto, Union européenne).

Le dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) confirme que le réchauffement se situera à la fin du siècle entre 2 °C (situation gérable) et 4 °C à 5 °C (saut dans l’inconnu). Compte tenu de la situation budgétaire, la véritable urgence est moins de fignoler le mix énergétique français que de préparer les territoires et entreprises aux conséquences du réchauffement, et d’éviter de pénaliser l’économie avec une énergie rationnée et chère.

 

2) Les dispositifs présentés dans le projet de loi répondent-ils de façon satisfaisante aux objectifs présentés dans l’exposé des motifs ? Y a-t-il des manques importants dans les dispositifs proposés pour répondre à ces objectifs ?

Le projet de loi propose de remplacer l’article L.100-4 du code de l’énergie par les dispositions suivantes :

a. Réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % entre 1990 et 2030.

b. Diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2050.

La combinaison de a. et b. ramène la consommation de combustibles fossiles de 133,8 à 80,3 Mtep en 2030 et à 33,5 Mtep en 2050.

c.Réduire la consommation énergétique finale de 30 % en 2030 et de 50 % en 2050 par rapport à la référence 2012. Soit 260,9 Mtep en 2012 ; 182,6 Mtep en 2030 ; 30,5 Mtep en 2050.

d.Porter le rythme annuel de baisse del’intensité énergétique finale à 2,5 % d’ici à 2030.

e.Réduire la consommation énergétique finale des énergies fossiles de 30 % en 2030 par rapport à la référence 2012, donc passer de 129,3 à 90,5 Mtep.

f.Porter la part des énergies renouvelables à 23 % de la consommation finale brute d’énergie en 2020 et à 32 % de cette consommation en 2030, soit à 58,4 Mtep en 2030.

g.Réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % à l’horizon 2025.

 

Les échéances différentes utilisées pour les diverses rubriques compliquent inutilement l’analyse. On peut quand même dégager un certain nombre d’objections :

— Entre 2012 et 2050, la consommation de combustibles fossile diminuerait de 100 Mtep, ce qui équivaut à tout le charbon et le pétrole consommés aujourd’hui ! N’est-ce pas un peu audacieux ?

— Si l’activité économique continue de croître, les énergies renouvelables doivent remplacer, au moins en partie, les sources fossiles perdues. Or ce n’est pas toujours possible : géothermie, solaire thermique, biomasse, combustion des déchets sont utilisables pour le chauffage ou l’industrie agroalimentaire, mais pas pour la chimie, la sidérurgie ou les transports.

— L’électricité représente 44 % de la consommation totale en France et cette part devrait croître avec la société de la connaissance, ses robots, ses serveurs géants réfrigérés, ses réseaux gigabits, ses centaines de millions de périphériques. En 2050, elle pourrait représenter les deux tiers de la consommation finale, soit 86,7 Mtep. Il ne resterait que 33,5 Mtep pour les carburants, le chauffage, les besoins thermiques de l’artisanat et l’industrie, au lieu de 129 Mtep aujourd’hui, soit une réduction de trois quarts. Est-ce possible sans étouffer l’activité ?

— Le point g. (!) ramène la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % aujourd’hui à 50 % dès 2025. La production électronucléaire passerait donc de 110,9 Mtep à 70 Mtep, ce qui équivaut à fermer une vingtaine de réacteurs, soit le tiers du parc nucléaire français. Pour EDF, cela signifierait à la fois perdre la recette de la vente du courant et continuer à supporter la charge des réacteurs (l’arrêt, le déchargement, puis la déconstruction, prennent 20 ans et coûtent aussi cher que l’exploitation). C’est une équation impossible qui entraînerait la chute de l’opérateur historique et, dans son sillage, celle de l’exploitant de réseau RTE, puis d’Areva (à moins d’appeler le contribuable à la rescousse). La seule issue serait d’assurer, par des contrats bi ou multilatéraux à longue portée, que la France puisse exporter une quarantaine de Mtep d’électricité, chaque année, pendant 20 ans, à des pays voisins. On aurait alors réussi l’exploit de ne plus utiliser l’électricité nucléaire, mais de continuer à subir les inconvénients des réacteurs pour le plus grand bien des voisins.

— Si les énergies renouvelables doivent prendre la relève du nucléaire, comme la France ne peut guère compter sur l’hydraulique (les meilleurs sites sont équipés de longue date) ni sur le photovoltaïque (beaucoup trop cher… et chinois), tous les espoirs reposent sur les éoliennes. Or, pour remplacer 20 réacteurs (de 1 GW pour simplifier le raisonnement) par des éoliennes de 2 MW (toujours pour faire simple), il faudrait construire 30 000 éoliennes, compte tenu d’un facteur de charge trois fois moindre, soit un alignement de rotors de quelque 12 000 km de long. Il faut aussi construire des milliers de kilomètres de routes d’accès et de lignes électriques, ce qui n’est pas gagné d’avance quand on connaît l’hostilité des résidents et des défenseurs de la nature. Il faut enfin prévoir 5 à 10 GW de capacité de stockage (STEP) ou de reprise en secours (turbines à gaz) pour pallier les caprices du vent. De plus, la durée de vie des éoliennes étant moitié moindre que celle des réacteurs, ce sont donc 60 000 éoliennes qu’il faut construire sur 40 ans et non 30 000. Tout porte à croire que, comme en Allemagne, l’affaire se soldera au final par une énergie plus coûteuse et par un accroissement de la consommation de gaz (en Allemagne, de charbon : + 40 %), donc des émissions de CO2.

— L’introduction massive de générateurs répartis dans l’espace et irréguliers dans le temps, sur un réseau électrique historiquement conçu pour des productions concentrées et programmables, peut le déstabiliser, voire déclencher une propagation de black-out[1]. Il est impératif, quand un pays veut développer les énergies renouvelables à grande échelle, qu’il le fasse en étroite concertation avec ses voisins, comme c’est le cas du Danemark (éolien) et de la Norvège (hydraulique, pétrole, gaz).

— EDF et Suez savent construire des éoliennes et Alstom des smart grids, mais les leaders mondiaux — danois, allemands, américains, chinois — sont en bonne position pour se tailler la part du lion dans les appels d’offres. La Chine peut d’ailleurs à tout moment, freiner ses exportations de terres rares indispensables à la réalisation des aimants de nos génératrices.

 

Ce qui précède concerne la production d’énergie. Le côté de l’utilisation appelle aussi des remarques :

— La façon la plus efficace de réduire la consommation de carburant et la pollution atmosphérique n’est pas d’utiliser des biocarburants de première génération — générateurs de famine et de déforestation — mais de mettre à la casse les véhicules les plus anciens, au profit de véhicules répondant à des normes de plus en plus sévères.

— Une importante prime à la casse fait partie des projets du gouvernement (et allèche les constructeurs), mais si l’on veut réellement éliminer les 10 millions de véhicules qui ont plus de 10 ans, cette prime coûterait de 30 à 100 milliards d’euros (!).

— Les normes successives Euro 4, 5, 6, concertées avec les constructeurs, sont l’une des réussites de l’Union européenne. Une nouvelle génération de moteurs à essence arrive sur le marché, capables de rivaliser avec les motorisations hybrides. Malheureusement, la mode des SUV, les normes de sécurité et les équipements de confort et vie à bord rognent une partie des gains apportés par la technologie.

— Le projet de loi attache une importance démesurée à la voiture électrique. Idéale en ville, cette filière n’apporte rien en termes d’énergie ni d’émissions de GES quand on fait l’analyse de la source à la roue. Elle ne se justifie que dans les pays disposant en abondance d’énergie hydraulique ou nucléaire (Norvège, Québec). Un dense réseau de points de recharge est un prérequis pour le déploiement à grande échelle du véhicule électrique : un réseau de neuf millions de bornes est donc prévu, mais son coût n’est pas évoqué alors qu’il pourrait dépasser les 10 milliards d’euros. Il sera facile d’imposer aux organismes publics et aux flottes captives de s’équiper en véhicules électriques, mais on sous-estime grandement la réticence des collectivités territoriales endettées et des assemblées de copropriétaires, nullement disposées à cofinancer des bornes qui ne seront utilisées que par quelques-uns.

— La rénovation thermique de 500 000 logements créerait sans doute de nombreux emplois non délocalisables, mais il faut bien calculer son coup : une loi précédente prévoyait la construction de 500 000 logements locatifs par an ; seulement 350 000 logements ont été réalisés, soit guère plus que les années précédentes, et parfois là où le besoin ne s’en faisait pas sentir.

 

3) Quelles recommandations pour amender cette loi ?

— Ne pas oublier que le passage d’un système technique à un autre prend un siècle. Il faut 60 ans pour mettre en chantier une centrale nucléaire, la démarrer, l’exploiter et l’amortir, 10 ans pour la déconstruire, 50 ans pour en finir avec ses déchets (hors produits de fission à vie longue). Il faut des années pour arrêter le tracé d’une nouvelle ligne électrique, compte tenu des études d’impact et de l’opposition des populations. Il faut construire une flotte de navires spécialisés et d’hélicoptères gros-porteurs pour mettre en place les éoliennes off-shore géantes et attendre une météo favorable pour poser les pales, en supposant que le problème du transport sous-marin de l’énergie ait été résolu. Il faut donc commencer par repenser le long terme (2100), les atouts et faiblesses de l’Europe et de la France et, à reculons, concevoir des étapes intermédiaires, pour conclure sur des scénarios pilotes à 10 ans, 25 ans, 50 ans, qui tiennent compte des réalités économiques et sociales.

— Revoir, à l’intérieur d’une enveloppe budgétaire réaliste, l’arbitrage entre le coût des actions de prévention du changement climatique (1 000 milliards d’euros ?) et le coût de l’adaptation du territoire et des activités agricoles et industrielles au changement devenu inévitable (1 000 autres milliards d’euros ?).

— Compenser l’absence de politique énergétique commune en concluant des accords bi ou multilatéraux de longue portée avec les pays voisins, pour assurer une division du travail optimale et garantir la stabilité des réseaux.

— Penser aux conséquences industrielles des stratégies : décourager l’usage de l’automobile classique inciterait les constructeurs français à délocaliser davantage leurs usines vers des marchés plus prometteurs et ce n’est pas l’automobile électrique qui les retiendrait ; fermer quelques réacteurs de trop, c’est tuer l’une des rares filières où la France est performante ; imposer à RTE d’adapter son réseau aux énergies renouvelables sans lui permettre de relever le niveau des redevances, donc le tarif de l’électricité, au détriment du sacro-saint pouvoir d’achat des ménages et de la compétitivité des entreprises, c’est courir au blocage.

— Avoir conscience qu’une société à bas carbone et à faible intensité énergétique par habitant, comme celle envisagée par le projet de loi, représente une énorme rupture avec les deux derniers siècles. Il faut inventorier les secteurs qui seraient mis hors jeu par une énergie rare et chère. Il convient de réformer en profondeur l’enseignement, la formation et le marché du travail — déjà obsolètes — pour éviter une multiplication des inemployables dans la population active et des oubliés du progrès parmi les plus âgés.

Retrouvez ici les contributions de Corinne Lepage, Patrick Criqui, Bruno Rebelle et Pierre Papon


[1] Les opérateurs des réseaux polonais et tchèques se plaignent des excédents du réseau allemand, qui utilise les lignes des pays voisins pour soulager les siennes lorsqu’il y a trop de vent, au risque de provoquer des disjonctions en chaîne et de plonger l’Europe dans le noir.