Note de veille

Économie, emploi - Société, modes de vie

Des Français de moins en moins solidaires vis-à-vis des plus pauvres ?

Par

Que pensent les Français de la pauvreté et des personnes pauvres ? Le débat public oscille entre misérabilisme et stigmatisation des « assistés », ces allocataires de minima sociaux ou d’indemnités chômage qui profiteraient du modèle social. Les enquêtes d’opinion menées sur le temps long font apparaître une population bien plus solidaire envers les plus démunis qu’on ne l’avance souvent. Les Français n’ont jamais succombé à la fatigue de la compassion.

Le regard des Français sur la solidarité

----------------------------------
Réponse à la question « Les pouvoirs publics en font-ils assez pour les plus démunis ? » (en %)

© Centre d’observation de la société. Source : ministère des Affaires sociales, données 2017.
--------------------------------------

Selon l’enquête du ministère des Affaires sociales, à la question « Quelles sont les raisons qui, selon vous, peuvent expliquer que des personnes se trouvent en situation de pauvreté ? », la première réponse (plusieurs sont possibles) est massivement « Il n’y a plus assez de travail pour tout le monde » pour 67 % de la population (année 2016), en hausse très nette depuis 2007 (56 %), reflet logique de la progression du chômage. Les Français sont 70 % à estimer que les pauvres sont dans cette situation « parce qu’ils manquent de diplômes », donnée stable depuis 2000. Ils sont 57 % à considérer que c’est « la faute à pas de chance », là aussi quasiment au même niveau qu’en 2000. Côté assistanat, ceux qui pensent que les pauvres ne veulent pas travailler sont 49 %, un chiffre qui évolue peu, sauf en 2014 où il a augmenté de sept points, pour retrouver en 2015 son niveau déjà atteint en 2007.

Le CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) pose une question assez semblable [1], mais où seules deux réponses sont possibles [2] : « Pensez-vous que les personnes sont en situation de pauvreté, parce qu’elles n’ont pas fait assez d’efforts [ou] parce qu’elles n’ont pas eu de chance ? » Massivement, c’est la faute à pas de chance qui domine avec 62 %, contre 34 % pour le manque d’efforts (données 2015). Là aussi les réponses demeurent très stables dans le temps si l’on prend un minimum de recul. La part de ceux qui pensent que les pauvres ne font pas assez d’efforts a baissé de 36 % à 28 % entre 2005 et 2011, elle est ensuite remontée à 37 % en 2014. Ces chiffres peuvent être interprétés comme la volonté de signaler à l’exécutif en place d’être prudent : sous la droite, le citoyen insiste sur « la faute à pas de chance » ; sous la gauche, il signale le manque d’efforts de certains.

-------------------------
Réponse à la question « Quelles sont les raisons qui, selon vous, peuvent expliquer que des personnes se trouvent en situation de pauvreté ? » (en %)

© Centre d’observation de la société. Source : ministère des Affaires sociales.
-------------------------------------

Le CREDOC pose par ailleurs la question spécifique de l’effet du revenu de solidarité active (RSA) : « pensez-vous [qu’il] donne un coup de pouce pour s’en sortir [ou qu’il] risque d’inciter les gens à ne pas chercher de travail ? » Dans ce domaine, les avis sont plus partagés : 53 % optent pour la désincitation, 44 % pour le coup de pouce, en 2014. Mais la formulation de la question reste vague : il s’agit de savoir si le RSA « risque d’inciter » et non s’il « incite », avec un choix binaire pour le répondant. On peut penser que le RSA « risque d’inciter » à ne pas travailler, mais que ce n’est pas le cas le plus fréquent. La part de ceux qui pensent que le revenu minimum ne pousse pas à chercher du travail a fortement crû dans les années 1990, avec la montée en puissance du dispositif : elle est passée alors de 30 % à 53 % en 2000. Depuis, elle est restée stable ; elle a baissé de 15 points entre 2007 et 2010, mais est remontée de 17 points ensuite. Logiquement, la part des partisans du coup de pouce est l’image inverse, puisque seules deux réponses sont possibles.

-------------------------
Réponse à la question « Selon vous, quel est l’effet du RSA* ? » (en %)

*RMI (revenu minimum d’insertion) avant 2009.
© Centre d’observation de la société. Source : CREDOC.
----------------------------------

Quels que soient les outils utilisés, aucune des enquêtes ne laisse entrevoir une opinion convertie aux arguments selon lesquels les prestations sociales entraîneraient une « désincitation » au travail, même si au sujet du RSA, les réponses sont plus modérées. La « fatigue de la compassion » — sorte de lassitude des Français face au système de redistribution — reste très minoritaire, même si elle a toujours constitué l’une des composantes de l’opinion. Sur courte période, de trois à cinq ans, les enquêtes traduisent le déplacement d’un dixième de point d’indécis quand une enquête d’opinion les contraint à choisir un camp.

Si les valeurs fondamentales n’ont guère évolué, à partir de 2013 le thème de l’assistanat s’est généralisé dans le discours politique. Devant une crise sociale et économique sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, la tentation a été forte de désigner des boucs émissaires. Une spirale s’est enclenchée alors : la thèse de la « fatigue de la compassion » a servi de fondement aux discours dénonçant l’assistanat, pour aller dans le sens de l’opinion telle qu’elle est perçue dans les sondages du moment. Les discours publics, relayés [3], ont alimenté alors à leur tour les sondages qui ont nourri les discours politiques (le phénomène est identique pour l’immigration). Croyant se rapprocher des préoccupations d’une majorité faute de distance aux enquêtes, ces prises de position alimentent une fuite en avant.

Quelles perspectives pour la solidarité ?

L’étude sur longue période de l’opinion vis-à-vis des plus pauvres rejoint les conclusions des travaux du sociologue Vincent Tiberj sur les valeurs, en particulier l’immigration et l’homosexualité : « Le public français n’a jamais été aussi ouvert et tolérant », écrit-il. « Il n’en demeure pas moins que le contexte est déterminant dans les évolutions normatives des électeurs [4]. » Comme le montre le chercheur, hors des effets de contexte, le remplacement de générations moins diplômées par des générations qui le sont davantage est globalement favorable à la redistribution et au rôle de l’État.

Le changement de conjoncture économique à partir de 2016, en particulier l’amélioration de l’emploi, pourrait avoir un effet sur les sondages de court terme et entraîner un nouveau changement de discours politique. Pour une partie, les tensions sociales qui ont pu se faire jour résultent de la stagnation des niveaux de vie des classes moyennes entre 2008 et 2016, et de la baisse de ceux des plus démunis. Ce changement est déjà perceptible dans les enquêtes les plus récentes sur les valeurs. Entre 2014 et 2017, la part de ceux qui estiment que l’État intervient trop est passée de 32 % à 21 %, selon le ministère des Affaires sociales [5].

À quand le changement dans l’orientation des discours publics ? Paradoxalement, l’avantage de l’utilisation à outrance des sondages d’opinion de court terme pour juger des valeurs de fond est leur versatilité. Leurs résultats évoluent au gré du vent médiatique. Si changement il y a, il faudra alors se méfier de l’excès inverse d’optimisme, comme celui qui avait prévalu au tournant de l’an 2000. L’opinion restera solidaire mais tout autant partagée.

Source : cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Dans son étude sur les aspirations et conditions de vie des ménages.

[2] Ce qui impose de choisir son camp, alors que des réponses plus nuancées devraient être possibles.

[3] De façon paradoxale, la dénonciation des discours sur l’assistanat peut avoir pour effet pervers de laisser croire que ce type de discours est largement partagé, alors qu’il ne l’est que par une minorité.

[4]Tiberj Vincent, « Valeurs : les leçons du long terme », in Jérôme Fourquet et alii,Droitisation en Europe. Enquête sur une tendance controversée, Paris : Fondation Jean-Jaurès, 2014. URL : https://jean-jaures.org/sites/default/files/etude-droitisation.pdf ; ainsi que Les Citoyens qui viennent. Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France, Paris : Presses universitaires de France, 2017 (analysé sur le site de Futuribles. URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/les-citoyens-qui-viennent-comment-le-renouvellemen/). Consultés le 19 avril 2018

[5]Bigot Régis et Daudey Émilie, « La sensibilité de l’opinion publique à l’évolution de la pauvreté », Paris : DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), Document de travail, série Études et recherche, n° 126, juin 2013. URL : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/serieetud126.pdf. Consulté le 19 avril 2018.

À lire également

Devenir membre

Cet article est en accès libre jusqu'au 3/06/2018. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

Adhérer