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Crise Covid-19 : quels impacts sur la cohésion sociale ?

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Sans surprise, la crise sanitaire qui rythme, depuis mars 2020, la vie économique, sociale et politique des États européens a eu d’importantes répercussions sur la santé physique et mentale des individus, mais aussi sur la qualité du tissu social et la confiance des citoyens envers leurs institutions. C’est ce que révèle, en effet, une grande étude quantitative et qualitative conduite à la mi-juillet 2020 par l’organisation non gouvernementale More in Common auprès de plusieurs milliers d’habitants en France, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, au Royaume Uni et en Pologne [1]. Par exemple, 22 % des Français et jusqu’à 37 % des Polonais indiquent que leur santé mentale s’est dégradée depuis mars 2020 ; et 55 % des Italiens s’inquiètent de la dégradation à venir de leur situation financière. S’appuyant sur une enquête en ligne par sondage, cette étude met toutefois en lumière un certain nombre de paradoxes et de disparités dans les opinions des interrogés.

À la lecture de ce document, force est de constater, en effet, que les réactions à la crise sanitaire et aux diverses mesures mises en place par les pouvoirs publics sont ambivalentes, et ce quel que soit le pays d’origine des sondés. Si, d’un côté, cette situation critique a permis de mettre en évidence un fort sentiment de vulnérabilité partagée, fondement possible d’une solidarité humaniste, elle a, de l’autre, aggravé la défiance interpersonnelle entre individus. Par exemple, la quasi-totalité des sondés considèrent qu’il est de leur devoir de citoyen de suivre les règles sanitaires mises en place par l’État. Pourtant, dans certains pays, plus de la moitié des individus (et même les deux tiers en France) estiment que la plupart des gens n’ont pas suivi suffisamment strictement ces mêmes règles, mettant en péril l’ensemble du corps social.


Source :
More in Common.

Ainsi, si la pandémie a permis à plus de la moitié des interrogés de mesurer les conditions de vie, parfois difficiles, des autres citoyens de leur pays, 31 % des Anglais, 34 % des Français, 42 % des Italiens et 43 % des Polonais considèrent que la confiance interpersonnelle est « pire qu’avant » depuis le début de la crise Covid-19.


Source : More in Common.

En parallèle, la gestion de l’épidémie a fortement abîmé l’image du corps politique à l’échelle nationale. Mais les autorités locales ont moins souffert de cette situation. En Angleterre, 45 % des sondés déclarent que leur confiance envers le gouvernement national s’est dégradée, mais 60 % conservent la même confiance envers les gouvernements locaux. En France, près de la moitié des individus interrogés expriment une perte de confiance dans le gouvernement national (40 %), mais seulement 13 % d’entre eux se plaignent du même sentiment envers les gouvernements locaux. La plus grande majorité (73 %) indique que leur confiance envers les élus locaux n’a pas changé depuis le début de la crise.

Bien entendu, ces réactions de la population varient fortement en fonction de l’état sanitaire même du pays, ou tout du moins de la perception qu’ont les individus de la capacité du gouvernement à gérer correctement la crise. De fait, l’Allemagne, louée depuis les prémices de la pandémie pour sa politique sanitaire, et les Pays-Bas, à la gouvernance pourtant plus critiquée, bénéficient d’une confiance sociale forte : 68 % des Allemands et 65 % des Néerlandais se déclarent fiers de la gestion de crise nationale, alors que 61 % des Français ou 58 % des Polonais se disent déçus.

Les populations allemande et néerlandaise ont aussi plus confiance dans les autorités nationales pour gérer d’éventuels retours épidémiques à venir. À l’inverse, certains pays connaissent une dégradation importante des liens entre gouvernants et gouvernés : 58 % des Polonais et 46 % des Anglais considèrent que la gestion de la crise n’était pas démocratique, 60 % des Anglais, 59 % des Français ont trouvé leur gouvernement incompétent.


Source :
More in Common.

Or, ces disparités ne peuvent se comprendre sans étudier le terreau social et politique préexistant à la crise. La situation sanitaire seule ne suffit pas à expliquer ces divergences. En effet, la crise Covid-19 n’est pas un déclencheur de nouveaux comportements ou convictions politiques, mais bien un accélérateur de tendances qui lui préexistaient.

L’exemple de la France est, à ce titre, édifiant. Le pays connaissait en effet une dégradation de son climat social et politique continue depuis plusieurs années, mise en lumière, entre autres, par les enquêtes Ipsos annuelles. La dernière édition, en date de septembre 2020, rappelle ainsi que 78 % des Français sont cette année en accord avec l’assertion selon laquelle « on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ». Or, ce sentiment de défiance interpersonnelle reste « stable et à un haut niveau » depuis janvier 2013.

De même, la confiance dans la gouvernance locale n’a cessé d’augmenter ces six dernières années, puisque plus de la moitié des Français faisait déjà confiance aux maires en janvier 2014 (63 %), et 71 % déclarent en 2020 avoir toujours confiance dans cette institution. À l’inverse, les partis ainsi que les députés ne bénéficient que d’une confiance relativement faible et stagnante sur la même période, témoignant de ce même désaveu pour la représentation nationale que celui mis en lumière par l’étude de More in Common. Les baromètres Cevipof de la confiance politique, suivis par Futuribles depuis plusieurs années, soulignent eux aussi cette tendance lourde. En 2019, seul un Français sur quatre déclarait avoir confiance dans le gouvernement, l’Assemblée nationale, l’institution présidentielle et le Sénat. Ces institutions connaissent des baisses d’au moins 10 points de la proportion des citoyens leur accordant leur confiance depuis 2015 [2].


Source :
Ipsos.

En revanche, l’adhésion aux valeurs autoritaires connaît un rebond important en 2020, avec, notamment, plus de la moitié des sondés qui sont d’accord avec l’idée de rétablir la peine de mort en France.


Source :
Ipsos.

Ces glissements progressifs, subitement accélérés par la crise sanitaire, peuvent être lus comme les témoins d’un mal-être important au cœur de la société française. La conjoncture tragique d’une crise de grande ampleur entre alors en collision avec un pays déjà profondément fragmenté. Comme le conclut l’étude de la Fondation Jean Jaurès sur les anti-masques — ces individus, encore minoritaires, qui refusent de porter le masque —, en temps normal, « les institutions arrivent à fonctionner malgré des niveaux de défiance extrêmement importants », mais cette « défiance […] latente, peut s’activer dans des circonstances particulières ». Ainsi les crises ne créent pas des individus défiants, « elles les mobilisent ».

Cette situation pose alors un certain nombre de questions clefs pour l’avenir. Si, comme le laisse entendre l’enquête Ipsos de septembre 2020, les Français sont en effet favorables à un durcissement du régime politique mais sont de plus en plus défiants vis-à-vis des élites, à quel avenir peut-on s’attendre dans un pays qui est en passe de connaître une des plus graves crises économiques et sociales de son histoire ? Ne sommes-nous pas entrés dans un cercle vicieux, où la défiance appelle justement à un durcissement des mesures politiques, qui elles-mêmes aggravent alors la situation politique et sociale en trahissant la confiance déjà fragile des citoyens ?

Face à la déliquescence progressive mais de plus en plus marquée du corps social, et alors que se profilent déjà les prochaines élections présidentielles, il apparaît urgent de s’interroger sur les risques à voir émerger de plus en plus de voix appelant à la répression et à la violence. Il est possible, bien entendu, que cette défiance perdure sans s’aggraver. Le climat morose se pérenniserait alors sans conflit majeur, sur la même trajectoire que la décennie passée. Toutefois, il apparaît crucial de réformer l’image que se font des autorités politiques et scientifiques des individus de plus en plus méfiants. Car comment conduire une politique nationale efficace et homogène sans appui des citoyens et sans sombrer, précisément, dans les dérives de l’autoritarisme ? Le maintien relatif de la confiance envers les institutions locales annonce peut-être un repli croissant des citoyens sur leurs communautés proches, ce qui pourrait entraver l’action centralisée et descendante de l’État. Il s’agirait alors de réinventer les modes de gouvernance pour laisser plus de place aux acteurs de proximité, importants dans le maintien du lien social et la réinvention des modalités d’échange et de partage, comme en témoigne le rôle joué par les associations et la solidarité informelle depuis le début de la crise Covid-19. Quoi qu’il en soit, ces signaux d’alarme appellent à réfléchir à de nouvelles règles communes pour organiser la vie collective sur le territoire français, dans le calme et la confiance.



[1] Ainsi qu’aux États-Unis, mais ces résultats ne seront pas pris en compte dans cette note.

[2] Voir les précédentes publications de Futuribles sur le sujet : « La France est plus que jamais une société de défiance » ainsi que l’article de Pierre Bréchon sur les valeurs des Français publié en 2019.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 22/11/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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