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Covid-19 : suppression ou atténuation, le dilemme des États

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L’épidémie de Covid-19, qui a officiellement débuté en décembre 2019 en Chine, est venue bouleverser en l’espace de quelques semaines les organisations sociales, politiques, économiques et sanitaires de tous les pays successivement touchés par la maladie. Contre un virus à la rapidité de diffusion inédite, la quasi-totalité des États européens, y compris la France, ont ainsi été contraints de mettre en place des mesures exceptionnelles. Certaines rappellent les heures sombres de l’histoire française, comme la fermeture des écoles et des universités, du jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale. D’autres sont totalement nouvelles, comme le confinement à domicile des citoyens à l’échelle nationale. Pour répondre à ce phénomène pandémique, les laboratoires scientifiques fonctionnent à plein régime pour comprendre le plus rapidement possible les caractéristiques clefs du virus afin d’enrayer sa propagation.

Parmi les études déjà publiées, celle de Neil Ferguson et de son équipe de réponse à la crise Covid-19, de l’Imperial College de Londres, parue le 16 mars 2020, a ainsi particulièrement fait parler d’elle. Elle expose en effet le grave dilemme auquel sont confrontés les gouvernements, dilemme que l’on a vu transparaître en France et au Royaume-Uni dernièrement. Le résultat de ces travaux aurait de fait servi à conseiller les deux pays sur les meilleures mesures à suivre.

Sur la base des données déjà récoltées sur l’épidémiologie du Covid-19, mais aussi grâce aux modèles décrivant les capacités du système de santé britannique et après analyse des réponses asiatiques à la crise, le rapport expose deux stratégies fondamentales que peuvent choisir de suivre les États, en l’absence de vaccin :

L’atténuation, qui comprend des mesures de distanciation sociale, l’isolement des cas suspects ou malades, la fermeture des écoles et universités, et la protection des personnes vulnérables ; et qui cherche à ralentir, sans l’arrêter, l’épidémie, afin de lisser le pic de demande de soins tout en protégeant les individus les plus à risque.

La suppression, qui cherche à stopper la croissance de l’épidémie en faisant tomber au plus bas le nombre de cas grâce au confinement total de tous les citoyens, et en maintenant cette situation sur une période indéfinie.

Après analyse des effets de l’une et l’autre stratégies, Neil Ferguson et son équipe mettent en lumière trois points fondamentaux :

• Même si la stratégie de l’atténuation permet effectivement de réduire de deux tiers le pic de demande sanitaire et de diviser le nombre de victimes par deux, la propagation du virus resterait telle que l’épidémie causerait tout de même plusieurs centaines de milliers de morts et une surcharge majeure des services de soins. La stratégie de la suppression devient donc la seule politique publique permettant de contrôler la crise sanitaire. C’est bien l’adoption successive de ces deux stratégies qu’a choisie jusqu’à ce jour la France.

• Cependant, le confinement national est lui-même source de coûts sociaux et économiques majeurs, qui peuvent avoir des impacts significatifs sur la santé et le bien-être des individus sur le long terme. Dès lors, il ne semble pas possible de pouvoir le maintenir jusqu’à l’obtention d’un vaccin ou d’un traitement. Mais les modèles établis par l’équipe de Neil Ferguson montrent que, dès que les mesures d’atténuation ou de suppression sont levées, l’épidémie redémarre, comme si rien n’avait été fait. Une alternance des mesures d’atténuation et de suppression, qui pondère le nombre de malades (et donc de victimes) avec les impacts du confinement sur la vie économique et sociale, apparaît alors nécessaire, jusqu’au vaccin (dans 18 mois, voire plus). Par ailleurs, le rapport souligne qu’une des mesures les plus efficaces reste celle de la fermeture des écoles et des universités, hauts lieux de transmission, et semble suggérer de maintenir cette mesure durant plusieurs mois.

• Dans l’idéal, il faudrait donc que les pays puissent jongler entre ces différentes mesures, en en maintenant certaines sur le temps long, et en agissant à différentes échelles (régionales notamment). Toutefois, tous les États ne disposent pas à ce jour des moyens qu’a pu déployer la Corée du Sud, par exemple, qui grâce à des centaines de milliers de tests parvient à isoler tous les cas suspects. Neil Ferguson et son équipe suggèrent d’ailleurs qu’une technologie de traçage des interactions individuelles pourrait rendre plus efficace une politique de contrôle évolutive et ciblée, mais que les préoccupations liées à la vie privée en Europe rendent cette solution impossible à mettre en œuvre pour le moment.

En l’absence de tels outils et dans l’impossibilité de garder toute une population confinée sur le temps long, la résurgence périodique de l’épidémie est donc inéluctable et le bouleversement de nos vies sociales et économiques appelé à se maintenir jusqu’au vaccin.

Source : Ferguson Neil M. et alii, « Impact of Non-pharmaceutical Interventions (NPIs) to Reduce COVID-19 Mortality and Healthcare Demand », Imperial College COVID-19 Response Team, 16 mars 2020, Londres. URL : https://www.imperial.ac.uk/media/imperial-college/medicine/sph/ide/gida-fellowships/Imperial-College-COVID19-NPI-modelling-16-03-2020.pdf. Consulté le 20 mars 2020.