Note de veille

Institutions - Recherche, sciences, techniques

Classer les universités ?

Par

La science joue un rôle de plus en plus important dans la compétition internationale dont la course engagée pour mettre au point des vaccins contre le coronavirus est un exemple. Elle se joue entre des centres de recherche académique, des universités et des organismes de recherche comme le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) en France et la Société Max-Planck en Allemagne, qui souhaitent attirer dans leurs laboratoires des professeurs, des chercheurs et des doctorants de haut niveau, et des moyens financiers pour lancer de nouveaux programmes de recherche. Ces institutions ont donc besoin d’une visibilité que devraient leur assurer les performances de leur production scientifique publiée dans la littérature scientifique internationale, et leur capacité à valoriser les résultats des travaux de leurs laboratoires.

Le système médiatique a donc mis au point, au fil des ans, un classement international des établissements d’enseignement supérieur dont l’archétype est le « classement de Shanghai », lancé en 2003 comme une opération interne à la Chine. Le groupe britannique Nature (qui dépend de l’éditeur Springer et édite plusieurs revues scientifiques) s’est lancé dans la publication d’un « index » dont la revue Nature a publié une édition en avril 2020. Il comporte, en particulier, deux classements : le Top 50 des institutions (organismes de recherche et universités) les plus performantes, et le Top 25 de celles qui montent. Ce classement ne concerne que les performances en recherche dans les sciences dites naturelles (la chimie, les sciences de la Terre et de l’environnement, les sciences de la vie et la physique). Celles-ci sont évaluées sur la base des articles publiés par les chercheurs et les enseignants d’une institution (une université par exemple) dans 82 journaux internationaux qui ont été sélectionnés par des comités comprenant 58 chercheurs de toutes les disciplines. Lorsqu’un article est cosigné, par exemple, par deux chercheurs appartenant à deux institutions différentes, on attribue à chacune d’elles la moitié de l’article dans le décompte total des articles publiés par leurs chercheurs (un décompte fractionnaire selon la terminologie de Nature).

Le résultat de ces classements traduit, dans une large mesure, les postions de force en termes de moyens financiers consacrés à la recherche et d’effectifs de chercheurs, notamment de doctorants, et d’enseignants dans les laboratoires. Dans le Top 50, on ne s’étonnera pas de trouver dans les cinq premières places, et dans l’ordre, l’Académie des sciences de Chine, l’université Harvard, la Société Max-Planck, le CNRS et l’université Stanford, dont la force de frappe scientifique est très importante (un effectif de 32 000 personnes pour le seul CNRS), mais on est surpris de constater que seules six universités européennes (Oxford, Cambridge, Imperial College et University College à Londres, ainsi que les deux écoles polytechniques fédérales suisses de Zurich et de Lausanne) figurent dans ce classement. Aucune université française et aucune université allemande ne sont dans le Top 50 (en France, de nombreux laboratoires universitaires sont des structures mixtes avec le CNRS, mais Nature en a tenu compte dans son calcul). Aux côtés des grands organismes de recherche, la majorité des institutions figurant dans le classement sont des universités américaines (21, dont évidemment le Massachusetts Institute of Technology, MIT) et chinoises (13, dont l’université des sciences et technologies de Chine à Pékin, en huitième position), au milieu desquelles on trouve deux universités japonaises, deux universités de Singapour et celle de Toronto.

Le Top 25 classe les institutions en fonction de la progression de la contribution de leurs chercheurs aux publications mondiales sur la période 2015-2019 dans la base de Nature. Le constat est étonnant : les 25 sont toutes chinoises (en tête, l’université de l’Académie des sciences chinoises à Hefei)…

Il faut souligner que ce classement ne tient compte ni de la propriété intellectuelle (notamment les brevets) ni de la contribution des institutions à la formation de scientifiques de haut niveau (des doctorats). Par ailleurs, ni les sciences sociales et humaines, ni les mathématiques ne sont prises en compte (une partie des sciences de l’ingénieur est sans doute incluse dans les articles de physique et de chimie). Il n’est pas certain que ce biais change très fondamentalement le classement. En revanche, s’agissant des universités, il existe une très grande disparité entre leurs effectifs de chercheurs à tous les niveaux (des doctorants aux professeurs et chercheurs seniors), qui a évidemment une incidence sur le classement. On observera cependant que bon nombre d’universités du Top 50 n’accueillent pas toutes des gros bataillons d’étudiants (7 000 étudiants à Princeton, 18 000 à l’Imperial College, 11 000 à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, mais 28 000 à Tokyo).

Quelles conclusions peut-on tirer de ce classement (il en existe d’autres) ? La valeur intrinsèque de travaux de recherche n’est pas quantifiable et l’on ne saurait juger la contribution au progrès des connaissances d’une institution uniquement à l’aune du nombre des articles qui sont sortis de ses laboratoires. Il doit certes être utilisé avec prudence car on ne peut pas réduire le potentiel scientifique d’un pays à celui de ses centres académiques les plus visibles, mais il donne une photographie de la répartition mondiale des grands centres de la recherche académique, probablement différente de celle que l’on aurait pu faire il y a 20 ans. On constate ainsi : un maintien incontestable de la force académique des États-Unis, une montée en puissance très marquée de celle de la Chine et une faiblesse inquiétante de l’Europe.

S’agissant de la Chine (elle consacre 2,2 % de son produit intérieur brut à la R&D, le même ratio que la France), alors que l’on évoque souvent le rôle du soft power dans la géopolitique mondiale, on doit constater que sa politique, qui a fait de la science et technologie l’une des « quatre modernisations » du pays prônées par Deng Xiaoping à la fin des années 1970, a porté ses fruits car elle est devenue une puissance scientifique qui compte. Elle a « un rêve d’hyperpuissance scientifique », comme le soulignent Stéphanie Balme et Pierre Lemonde dans l’intéressant dossier que la revue La Recherche a consacré à la Chine [1]. Alors que la crise économique provoquée par la pandémie de coronavirus conduit à envisager une révision des relations des pays européens avec la Chine, il serait utile que ceux-ci tiennent compte des conclusions que l’on peut tirer de l’index de Nature.

---------------------------
N.B. :
L’auteur remercie Bob Hedenbach de Nature pour les précisions qu’il lui a apportées sur la méthode statistique utilisée par Nature.

Sources :Bouchard Julie, Barats Christine et Haakenstad Arielle, Faire et dire l’évaluation. L’enseignement supérieur et la recherche conquis par la performance, Paris : Presse des mines, 2018 (analysé sur le site de Futuribles) ; Nature Index Annual Tables, vol. 580, n° 7805, avril 2020, p. S39-S 47.



[1]Balme Stéphanie et Lemonde Pierre, « Un rêve d’hyperpuissance scientifique », in « Enquête sur la science en Chine », La Recherche, n° 557, mars 2020, p. 32.

À lire également

Devenir membre

Cet article est en accès libre jusqu'au 8/08/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

Adhérer