Note de veille

Population - Société, modes de vie

Bien se loger, un luxe ?

Par

Lieu de vie, d’investissement financier et affectif, le logement constitue un espace central pour les individus, les familles, mais aussi les territoires. Les évolutions des caractéristiques des logements, de leur accessibilité, de leurs occupants et des activités qui y sont menées sont donc porteuses d’enjeux majeurs pour l’avenir. C’est pour cette raison que Futuribles consacre une série de notes à ce sujet, chacune centrée sur une question déterminante pour l’avenir [1].

Tout au long du XXe siècle, les ménages français ont bénéficié d’une amélioration de leurs conditions de logement, en termes d’espace, de confort et d’équipement. Ainsi, un Français dispose en moyenne de 40 mètres carrés dans son logement, contre 23 mètres carrés en 1970 [2]. Près de 60 % des Français sont propriétaires de leur logement, soit 16 points de plus qu’en 1958 [3].

Néanmoins, les évolutions récentes de quatre indicateurs reflètent des tensions croissantes dans l’accès et les conditions de logement.

1. Un accès à la propriété de plus en plus inégal

Si le taux de ménages propriétaires a beaucoup augmenté jusqu’en 2010, il est resté stable depuis. Il a même diminué pour les plus jeunes et les plus précaires. Ainsi, la part de propriétaires au sein des 25-44 ans les plus modestes a été divisée par deux entre 1973 et 2013, passant de 34 % à 16 %. Au cours de la même période, la part des propriétaires du même âge dans le quintile le plus riche a augmenté de moitié, passant de 43 % à 66 %. Aujourd’hui, les accédants à la propriété ont en moyenne des revenus deux fois supérieurs à ceux des locataires [4]. La précarisation du marché du travail complique aussi l’accès au prêt immobilier pour une part croissante de travailleurs.

Taux de propriétaires en fonction du quartile de niveau de vie, parmi les 25-44 ans, 1973-2013

Lecture : parmi les 25-44 ans, les ménages les plus modestes étaient 34 % à être propriétaires de leur logement en 1973, contre 16 % en 2013. Le taux de propriétaires parmi les plus aisés est quant à lui passé de 43 % en 1973 à 66 % en 2013.
Champ : ménages dont la personne de référence est âgée de 25 à 44 ans, hors étudiants.
Source : enquêtes Logement, INSEE, 1973-2013, in  Bonnet Carole, Garbinti Bertrand et Grobon Sébastien, Inégalités d’accès à la propriété et de richesse immobilière au sein des jeunes en France, 1973-2013, Paris : INED (Institut national d’études démographiques), document de travail n° 234, juillet 2017. URL : https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/26822/document_travail_2017_234_propriete_transferts.familiaux.fr.pdf. Consulté le 10 octobre 2018.
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2. Croissance du budget consacré au logement

Les dépenses contraintes représentaient 30 % des revenus des ménages en 2017, contre 12 % en 1960 [5]. Les dépenses liées au logement, c’est-à-dire les loyers et les charges, constituent à elles seules un quart des dépenses des ménages. L’INSEE ne comptabilise pas dans ces dépenses les remboursements de prêts immobiliers, considérés comme de l’épargne (et non de la consommation) ni les dépenses exceptionnelles (achats de meubles, travaux…), ni les taxes.


Source :
Comptes nationaux trimestriels au 2e trimestre 2018, op. cit. Graphique Centre d’observation de la société. URL : http://www.observationsociete.fr/modes-de-vie/logement-modevie/depenses-contraintes-le-poids-du-logement.html. Consulté le 10 octobre 2018.
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Mais cette moyenne ne veut pas dire grand-chose, compte tenu de l’ampleur des inégalités selon les catégories de revenus. Selon la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), les ménages pauvres [6] consacrent un quart de leurs revenus au logement, et le logement absorbe les deux tiers de leur consommation pré-engagée [7]. Les 10 % les plus pauvres consacrent même 42 % de leurs revenus au logement, soit une hausse de 10 points en 12 ans.

En 2013, 10 % des ménages consacraient plus d’un tiers de leurs revenus aux dépenses de logement (+ 26 % par rapport à 2006).

Parallèlement, les dépenses de logement ne représentent « que » 11 % des revenus des ménages aisés, un taux stable, qui s’explique par le fait qu’ils sont plus souvent propriétaires, et donc soit qu’ils ont fini de rembourser leur prêt, soit qu’ils ont un prêt en cours, qui n’est pas pris en compte ici.

3. Persistance du mal-logement [8]

Selon la Fondation Abbé Pierre (qui s’appuie sur les données de l’INSEE), près de quatre millions de personnes sont mal logées en France, un chiffre en diminution régulière [9]. Le mal-logement regroupe différents types de situations, qui peuvent se cumuler.

Les personnes mal logées en France en 2018

Source : L’État du mal-logement en France 2018, op. cit., p. 202 (le détail des sources statistiques y figure).
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Le surpeuplement concernerait toujours, en 2013 (dernières données disponibles), 8,5 % des ménages, soit 8,6 millions de personnes [10]. Il a diminué sur longue période mais tend à augmenter de nouveau : le nombre de personnes vivant en situation de surpeuplement « accentué [11] » a augmenté de 17 % depuis 2006. Sans surprise, ce problème concerne majoritairement des populations urbaines et pauvres.

4. La difficile évaluation de la précarité énergétique

La question de la précarité énergétique fait l’objet d’une attention croissante depuis quelques années, mais aussi de débats relatifs à sa définition. Selon l’indicateur du « taux d’effort énergétique excessif », 3,6 millions de ménages (6,6 millions de personnes) sont concernés par la précarité énergétique, c’est-à-dire qu’ils consacrent plus de 10 % de leurs revenus aux dépenses d’énergie dans le logement et qu’ils appartiennent aux 30 % des ménages les plus pauvres.

Par ailleurs, lorsqu’on demande aux membres des ménages s’ils ont souffert du froid dans leur logement au cours de l’année écoulée, près de 20 % répondent positivement (11 millions de personnes), soit presque deux fois plus qu’il y a 20 ans. Il s’agit majoritairement de familles monoparentales pauvres, de personnes âgées précaires et de ménages surendettés.

Différents indicateurs de la précarité énergétique en France

Sources : enquête Logement 2013 et INSEE, inL’État du mal-logement en France 2018, op. cit., p. 178.
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Selon l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE), ce sont au total 20,4 % des ménages qui étaient en situation de précarité énergétique en 2013, soit 12 millions de personnes. En réponse, des aides à la rénovation énergétique ont été mises en place par l’Agence nationale de l’habitat, ainsi que des aides au paiement des factures d’énergie (tarifs sociaux) [12]. Néanmoins, le nombre de bénéficiaires reste très inférieur au nombre d’ayants droit, ce qui a conduit le gouvernement à mettre en place un système de chèque énergie.

Perspectives

En dépit de l’amélioration des conditions de logement, le mal-logement reste une réalité pour une part non négligeable des ménages. Ce phénomène tend à se concentrer toujours davantage sur les plus fragiles. Le logement constituant déjà le principal poste de dépenses pour les ménages précaires, les marges de manœuvre pour améliorer leurs conditions de logement ne semblent pas évidentes. Les situations de surpeuplement pourraient aussi se multiplier pour les foyers (y compris parmi les classes moyennes) contraints d’héberger des jeunes adultes suite à un accident de la vie (chômage, séparation...) et / ou des parents âgés dépendants.

La Fondation Abbé Pierre estime que la lutte contre le mal-logement nécessitera la mise en place d’une politique globale et met en avant quelques leviers en ce sens, comme la construction de logements évolutifs (pour s’adapter à l’évolution du nombre et des besoins des occupants), ou le fait de favoriser la mobilité résidentielle, notamment dans les habitations à loyer modéré.



[1] Précédemment : Désaunay Cécile, « Des logements de plus en plus peuplés ? », Note de veille, 13 septembre 2018, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/des-logements-de-plus-en-plus-peuples/. Consulté le 10 octobre 2018.

[2] Voir « La consommation d’espace par l’habitat », statistiques du ministère de la Transition écologique et solidaire. URL : http://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lessentiel/ar/340/1207/consommation-despace-lhabitat.html ; Laferrère Anne, Pouliquen Erwan et Rougerie Catherine, Les Conditions de logement en France. Édition 2017, Paris : INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) Références, 2017. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/2586377/LOGFRA17.pdf. Consultés le 10 octobre 2018.

[3] « Propriétaires - Locataires », in Tableaux de l'économie française. Édition 2018, Paris : INSEE Références, 2018. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/3303465/TEF2018_072.pdf. Consulté le 10 octobre 2018.

[4]Madec Pierre et Timbeau Xavier, « Achat d’une résidence principale : entre 2004 et 2015 la crise est passée par là », in Les Revenus et le patrimoine des ménages. Édition 2018, Paris : INSEE Références, 2018. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/3549492/REVPMEN18_D3_achat-residence.pdf. Consulté le 10 octobre 2018.

[5] Comptes nationaux trimestriels au 2e trimestre 2018, INSEE. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3602782?sommaire=3592418. Consulté le 10 octobre 2018.

[6] Au seuil de 60 % du niveau de vie médian.

[7] Les dépenses pré-engagées sont celles qui sont engagées par contrat (assurances, loyers, remboursements de prêts à la consommation, etc.) et difficilement renégociables à court terme. Source :Lelièvre Michèle et Rémila Nathan, « Dépenses pré-engagées : quel poids dans le budget des ménages ? », Les Dossiers de la DREES, n° 25, mars 2018. URL : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/dd25_depenses_pre-engagees_quel_poids_dans_le_budget_des_menages.pdf. Consulté le 11 octobre 2018. Étude réalisée à partir des données de l’enquête Logement de l’INSEE 2016, avec des données portant sur l’année 2013.

[8]Driant Jean-Claude et Lelièvre Michèle (sous la dir. de), Mal-logement, mal-logés. Rapport 2017-2018, Paris : ONPES (Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale), 2018. URL : http://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/onpes_ra2017_web.pdf. Consulté le 11 octobre 2018.

[9]L’État du mal-logement en France 2018, Paris : Fondation Abbé Pierre, rapport annuel n° 23, 2018. URL : http://www.fondation-abbe-pierre.fr/documents/pdf/23e_rapport_sur_letat_du_mal-logement_en_france_2018_-_le_rapport_complet.pdf. Consulté le 11 octobre 2018.

[10] Selon la définition du surpeuplement donnée par l’INSEE sur son site, URL : https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1236. Chiffre cité dans le 23e rapport sur le mal-logement de la Fondation Abbé Pierre, op. cit.

[11] C’est-à-dire qu’il manque au moins deux pièces dans le logement, compte tenu du nombre d’occupants.

[12] « Lutte contre la précarité énergétique », ministère de la Transition énergétique et solidaire, 26 mars 2018. URL : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/lutte-contre-precarite-energetique. Consulté le 11 octobre 2018.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 25/11/2018. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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