Note de veille

Entreprises, travail - Ressources naturelles, énergie, environnement

Après les États, les pétroliers sommés de réduire les émissions de gaz à effet de serre

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Depuis quelques années, on constate une recrudescence des actions en justice envers les gouvernements de différents pays afin de les contraindre non seulement à des objectifs, mais aussi à des actions plus ambitieuses vis-à-vis du climat. Les enjeux et la multiplication de ces actions étaient très bien expliqués dans une note de Cécile Désaunay de février 2020.

Mais pour la première fois, en mai 2021, aux Pays-Bas, la compagnie Shell, une entreprise privée, a été condamnée pour son inaction climatique suite à une action intentée par des organisations non gouvernementales (ONG) et des citoyens [1]. La justice a ordonné à l’entreprise de revoir à la hausse ses objectifs climatiques et de réduire ses émissions de CO2 de 45 % nets par rapport à 2019 d’ici à la fin 2030. En effet, la major pétrolière avait certes relevé ses objectifs climatiques en 2020, en réduisant l’intensité carbone de ses produits, mais les défenseurs de l’environnement l’accusaient de se reposer sur des mécanismes de compensation carbone (telle la reforestation) difficiles à mettre en œuvre et surtout à évaluer. L’affaire n’est pas terminée puisque le géant pétrolier va faire appel de cette décision de justice. Mais un signal fort est lancé aux entreprises d’hydrocarbures pour œuvrer à la transition énergétique. Notons qu’outre les ONG, 17 000 citoyens néerlandais se sont portés partie civile dans cette action en justice. L’image des entreprises est donc en jeu.

Jusqu’à présent, d’autres cas d’actions contre des entreprises telles que celle des « Amis de la Terre » (et d’autres ONG) contre Total pour la pollution, les droits humains mais aussi les émissions engendrées par l’exploitation pétrolière en Tanzanie, n’avaient pas abouti. En 2020, le tribunal de Nanterre s’était déclaré incompétent dans cette affaire, déclarant qu’elle devait être portée devant un tribunal de commerce.

Les multinationales pétrolières, notamment européennes, ont commencé à se diversifier dès les années 1980 dans les énergies renouvelables, quand le prix du pétrole était bas. Néanmoins, l’accélération de cette diversification vers les énergies renouvelables est récente, résultant notamment de la pression politique en faveur d’une électrification des consommations énergétiques et en particulier de la mobilité. Pour ne prendre que l’exemple de Total, le groupe avait annoncé en septembre 2020 qu’au moins 20 % des investissements nets du groupe seraient consacrés aux énergies renouvelables et à l’électricité en 2030. Il affiche une ambition de neutralité carbone à l’horizon 2050, à l’aide de la compensation carbone et de la capture-stockage de CO2. Le groupe anticipe une baisse de 30 % des ventes de ses produits pétroliers dans la prochaine décennie, aussi a-t-il l’ambition à long terme (sans préciser ce terme) d’être l’un des cinq premiers producteurs mondiaux d’énergie renouvelable. Pour la prochaine décennie, d’ici à 2030, Total prévoit d’augmenter sa production d’énergie d’un tiers (3 à 4 millions de barils équivalent pétrole par jour), pour moitié par la production de gaz naturel liquéfié et pour moitié par de l’électricité principalement renouvelable. Ces dernières années, cette diversification s’est accélérée : en 2017 avec l’acquisition des batteries Saft, en 2020 dans les centrales solaires en Inde avec une coentreprise avec la filiale énergie renouvelable du conglomérat indien Adani, via des investissements dans le biogaz (aux États-Unis et en France), dans l’éolien, et en remportant l’appel d’offres parisien pour gérer les 2 300 bornes de recharge électrique pour véhicules à Paris. En trois mois de l’année 2020, Total avait bouclé autant de marchés dans les énergies vertes que dans toute l’année 2019. Plus symbolique mais significatif, le groupe a changé de nom depuis sa dernière assemblée générale en mai 2021, pour s’appeler TotalEnergies.

Ceci étant, les multinationales pétrolières ne vont pas délaisser leur métier historique dans les énergies fossiles trop vite, elles s’adapteront à la demande des marchés en veillant à la rentabilité de leurs investissements. Aussi elles n’abandonneront pas les énergies fossiles aussi rapidement que le souhaitent les ONG soucieuses du climat.

Les multinationales pétrolières nord-américaines [2], moins engagées dans la transition énergétique que les européennes, évoluent de leur côté, et depuis peu, sous la pression des actionnaires qui ont bien senti le vent tourner. Au printemps 2021, les actionnaires de ConocoPhilips puis ceux de Chevron (numéro deux du marché américain) votaient des résolutions pour réduire les émissions de carbone des entreprises. Les actionnaires d’Exxon Mobil se sont rebellés lors de l’assemblée générale, en mai 2021, pour que l’entreprise accélère sa transition énergétique et rattrape son retard sur ses concurrents.

Il est clair que sous la pression réglementaire, judicaire ou des actionnaires, les compagnies pétrolières vont toutes évoluer pour prendre en compte la nécessaire transition énergétique. La seule question est le rythme qui, du côté des pétroliers, dépendra surtout de la rentabilité des investissements dans les énergies renouvelables et du prix du carbone.



[1] Voir Goulard Hortense, « Climat : Shell condamné par la justice néerlandaise », Les Échos, 27 mai 2021 ; et les détails de l’action judiciaire : « Milieudefensie et al. v. Royal Dutch Shell plc. ».

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