Editorial, Futuribles Journal n° 445

Économie, emploi - Institutions - Ressources naturelles, énergie, environnement

Quel projet pour demain ?

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Comme le fit Fernand Braudel sur la grandeur du « modèle italien », Alain Supiot s’appuie sur les sciences humaines pour souligner le caractère spécifique du « modèle social français ». Un modèle fondé à ses yeux sur un principe d’égalité politique (très différent, par exemple, du modèle anglais ou allemand) et qui, lorsqu’il a été compromis par la subordination salariale, a incité l’État à établir une citoyenneté sociale dont il doit être le garant mais non le gérant, cette gestion incombant à des institutions d’inspiration mutualiste. L’équilibre ainsi établi entre le citoyen, l’État et la Sécurité sociale est, selon Alain Supiot, menacé depuis 30 ans par la confusion des fonctions de chacun, la « globalisation », le tournant néolibéral, et le moins-disant social et environnemental. L’État doit cesser de démanteler notre modèle social et être porteur de « nouvelles idées-forces face aux défis écologiques, sanitaires, économiques et sociaux ».

Ce propos ne remet nullement en cause les principes de justice et de solidarité au plan international, mais il tranche avec la mondialisation que révèle de manière saisissante la description par Antoine Frémont de l’évolution du transport maritime qui, en volume, assure 80 % des échanges mondiaux. « Le transport maritime agit, écrit-il, comme le révélateur d’un système mondialisé sous tension, à l’acmé de l’ouverture des États mais désormais menacé par leur repli... »

Outre le rôle qu’il a en effet joué dans les grandes découvertes, il témoigne, après la Deuxième Guerre mondiale, de l’essor sans précédent du leadership occidental, du libéralisme insufflé par les États-Unis et de l’accroissement des échanges internationaux, ensuite, notamment après les deux chocs pétroliers, du basculement de l’économie mondiale de l’Atlantique vers le Pacifique suite à l’expansion de l’Asie orientale. La nature des échanges elle-même n’a cessé d’évoluer jusqu’à la crise de 2008, sous l’effet de la montée en gamme des pays dits émergents et de l’allongement des chaînes de valeur. Mais, souligne Antoine Frémont, après qu’il ait joué un rôle moteur dans cette mondialisation, le transport maritime pourrait désormais pâtir de ses limites, voire de sa rétraction, en raison notamment de la prise de conscience de pays s’avérant trop dépendants de leurs approvisionnements sur les marchés mondiaux (pensons aux vaccins ou aux semi-conducteurs). Il nous invite à considérer l’impact que pourrait avoir une régionalisation des échanges autour des trois grands pôles du commerce international, Amérique du Nord, Asie orientale et Europe, celle-ci entraînant une diminution du transport maritime sinon sa remise en cause, y compris, malgré ses vertus, pour des raisons écologiques.

Ainsi verrait-on un des symboles les plus emblématiques de la mondialisation marquer le pas ou ne plus prospérer qu’au sein d’un arc maritime asiatique immense, allant des îles, archipels, péninsules asiatiques et du littoral chinois jusqu’en Asie du Sud et au Moyen-Orient, cette zone prenant le leadership sur l’Occident, sur un terrain de jeu, celui du libéralisme économique à l’état pur (éventuellement avec la caution d’un pouvoir autoritaire). Que deviendrait alors l’Occident ? S’il voulait conserver une certaine suprématie, ne serait-il pas condamné à dépasser le stade du capitalisme, donc à inventer et à franchir une nouvelle étape de développement ? Peut-être à jeter les bases d’une nouvelle civilisation intégrant toutes les dimensions inhérentes à ce que Fernand Braudel appelait un « modèle » et dont l’attrait et le rayonnement dépendent de mille facteurs autres que les seuls échanges marchands.

La crise que traversent les pays d’Europe occidentale est sans doute de nature plus politique, sociale et philosophique qu’économique. Comme l’écrit François Dubet dans son livre Le Temps des passions tristes [1], elle est marquée par la multiplication des inégalités non plus entre classes sociales mais individualisées, celles-ci entraînant « ressentiment, colères, frustrations, indignations... », qui toutefois ne se transforment ni en mouvements sociaux ni en programmes politiques, mais peuvent conduire à différentes formes de populisme. Confronté au risque de leur délitement, l’enjeu pour les pays du Vieux Continent n’est-il donc pas de se doter d’un nouveau projet politique d’inspiration écologique, sociale et économique ?

Jean Haëntjens montre comment l’écologie pourrait guérir le capitalisme de ses travers, voire entraîner l’émergence d’une nouvelle ère en réhabilitant le rôle du politique dans les choix techniques, l’importance des « récompenses » non financières, la valeur du patrimoine de l’humanité, l’hybridation des gouvernances... ; en un mot, fonder une « écolo-économie ». Mais Géraud Guibert souligne de son côté combien la transition écologique implique elle-même une métamorphose de la société qui exige une coconstruction citoyenne. Quelques éléments de réflexion au profit, en somme, d’une renaissance bien nécessaire.

 



[1]Le Temps des passions tristes. Inégalités et populisme, Paris : Seuil, 2019.

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