Editorial, Futuribles Journal n° 441

Économie, emploi - Entreprises, travail - Population

Générations : solidarités et conflits

Par

La crise de la Covid-19 entraîne une accélaration de nombreuses tendances qui étaient déjà à l’œuvre, notamment l’aggravation des inégalités sociales, y compris entre personnes qualifiées et non qualifiées. Mais le dossier que nous ouvrons concerne les inégalités entre générations. Les inégalités dont souffrent les personnes âgées, qui sont les plus exposées au risque de décéder en raison de la pandémie et, trop souvent, souffrent d’isolement en fin de vie ; celles dont pâtissent les jeunes lors de leurs études et dont les symptômes de mal-être sont légion (voir p. 115), a fortiori en vue de leur insertion sociale et professionnelle — et nous savons combien les difficultés en début de carrière altèrent durablement les chances de progression [1].

Ces observations relancent le débat sur les risques de conflit d’intérêts entre générations, un sujet souvent traité par notre revue et qui avait fait l’objet d’une vive polémique lorsque nous avions publié, en 1988, un dossier sur le sujet tel qu’il se posait alors aux États-Unis [2] et que l’un des protagonistes y affirmait que « les personnes âgées atteintes de maladies mortelles avaient le devoir de disparaître » pour laisser la place aux jeunes… Rien d’aussi caricatural n’oppose aujourd’hui en France les générations, quoique plusieurs lettres ouvertes au président de la République soulignent (selon les termes de l’une d’elles [3]) qu’il a fait « le choix de sauver les vies de certaines personnes et de sacrifier les vies d’autres », notamment des jeunes étudiants « qui se retrouvent en détresse, et pour certains dans une telle dépression, qu’ils font le choix de se donner la mort ».

Qu’en est-il ? Nous publions dans ce numéro de Futuribles un dossier sur le sujet, introduit par deux économistes. D’abord un texte d’André Masson (p. 25) souligne combien les seniors (60 ans ou plus) sont privilégiés au regard du reste de la population en termes de revenu et de niveau de vie, et plus encore du fait qu’ils détiennent une part croissante du patrimoine, principalement investi dans des actifs peu risqués et non dans des investissements d’avenir. Les inégalités se creusent dangereusement, écrit l’auteur (sans même évoquer les dettes laissées à nos descendants, y compris celles résultant de la destruction de l’écosystème), et il est urgent d’y pallier ; préoccupation qui est au cœur de la tribune de Julien Damon sur l’idée de dotations en capital pour les jeunes (p. 65) et d’un second article d’André Masson proposant différentes mesures pour y remédier (à paraître dans notre prochain numéro).

À l’opposé de cette thèse, Hippolyte d’Albis souligne (p. 35) que, de génération en génération, le sort des Français n’a cessé de s’améliorer en termes de revenu, d’espérance de vie et de niveau d’éducation, qu’il est en outre naturel que le patrimoine soit détenu par les personnes plus âgées puisqu’il a fait l’objet d’une accumulation au long de leur existence, qu’enfin les transferts publics et privés intergénérationnels ne révèlent pas tant d’inégalités, celles-ci étant d’ailleurs plus prononcées au sein de chaque génération qu’entre elles.

Les statistiques économiques ne rendent cependant pas compte de tout de manière fiable, et Olivier Galland montre (p. 51) que si l’on prête aux jeunes d’être porteurs de nouvelles valeurs, les enquêtes européennes indiquent que les différences entre pays sont nettement plus fortes que les différences entre classes d’âge, et que ces dernières tendent même à se réduire au fil du temps (notamment entre celles du baby-boom, initiatrices de la « révolution des mœurs », et celles des jeunes d’aujourd’hui). Il nuance cependant son propos en soulignant combien la rupture est nette avec les générations nées avant-guerre.

La perspective de conflit entre générations n’est pas évidente, mais le risque existe d’autant plus qu’au-delà de la crise sanitaire, les perspectives économiques et sociales à moyen et à long terme — sans même évoquer un radical changement de société — sont plus qu’incertaines. Telle est la raison pour laquelle nous reviendrons sur cette question dans le prochain numéro de Futuribles (n° 442, mai-juin).

Dans ce numéro aussi, nous saluons la solidarité dont les Européens ont su faire preuve en adoptant un Plan de relance commun, « une percée historique », certes à consolider, qui devrait leur permettre à l’avenir d’être mieux armés pour s’affirmer sur la scène mondiale (p. 85). À l’inverse, nous alertons nos lecteurs sur « la fin de l’eldorado » au Nigeria (premier pays le plus peuplé d’Afrique), dont la rente pétrolière risque de s’épuiser et qui se trouve en proie à des violences, pillages, fraudes et à une corruption que rien ne semble arrêter.



[1] Voir les enquêtes « Génération » du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq).

[2]Mahoney Thomas M.D., « Le vieillissement aux États-Unis. Un enjeu politique et social majeur », Futuribles, n° 125, octobre 1988, p. 9-26.

[3]Evase Victor, « Lettre ouverte d’un étudiant “sacrifié” à Emmanuel Macron », Les Échos / tribune, 27 janvier 2021.