Editorial, Futuribles Journal n° 428

Recherche, sciences, techniques - Santé - Société, modes de vie

Le cerveau à découvert

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J’adresse mes vœux les meilleurs à nos lectrices et à nos lecteurs pour qu’ils puissent, durant l’année qui vient, transformer eux-mêmes le souhaitable en probable, donc être acteurs plus qu’esclaves de leur avenir tant individuel que collectif. L’an dernier déjà [1], je les invitais à devenir « le changement qu’ils veulent voir dans le monde », à ne point attendre donc d’instances supérieures qu’elles accomplissent seules les réformes qui s’imposent, notamment parce que les unes ne peuvent pas grand-chose sans les autres… La formule, que j’emprunte à Gandhi, est belle mais soulève bien des questions. 

Nous voici en décembre 2018 confrontés à un environnement international de plus en plus illisible, incertain et dangereux, dans une Europe menacée de dislocation et une France secouée par des mouvements sociaux dont la violence n’a sans doute d’égale que la confusion des revendications. Comment décrypter la scène au sein de laquelle nous opérons, comprendre la dynamique en cours, a fortiori nous fixer des priorités et n’en point changer tous les jours ? Il n’y a manifestement pas de consensus sur nos manières de voir ni d’accord sur les finalités. En témoigne le nouvel échec d’une taxe sur les énergies fossiles visant à essayer de réduire, comme la France s’y était engagée lors des accords de Paris, les émissions de gaz à effet de serre. Ou encore le fossé qui semble exister entre le plaidoyer de Dominique Bourg en faveur d’une écologie intégrale (p. 5) et la nature des revendications de ceux qui manifestent actuellement en France pour une augmentation de leur pouvoir d’achat. Comment discerner l’essentiel de l’accessoire, mobiliser les intelligences et l’énergie de tous au profit d’un objectif commun ?

Arrêtons-nous un instant sur la nature des revendications actuelles des Français. Révèlent-elles un bouleversement inattendu des valeurs, celles-là même qui, selon Ronald Inglehart, devaient, avec le développement économique, être marquées par l’essor du postmatérialisme (qualité de vie, réalisation de soi, démocratie, participation…) ? Pierre Bréchon, en présentant (p. 17) le dernier ouvrage du célèbre sociologue américain, montre que sa prévision à l’aune des faits doit sérieusement être nuancée, que les valeurs de tolérance, d’altruisme, d’ouverture sont remises en question par le sentiment d’insécurité, de souffrance, de désespoir. Ce sentiment est-il justifié par les données dont nous disposons, ou inspiré d’une lecture déformée de la réalité ? Qu’importe ! Ce sont des faits sociaux qui pouvaient au demeurant être anticipés [2].

Comment les percevons-nous ? Quelle intelligence en avons-nous ? Cette question m’amène, quoique la transition puisse paraître un peu artificielle, à la manière selon laquelle fonctionne notre cerveau en synergie avec son environnement individuel et collectif.

Ayant durant l’année 2018 abondamment traité des progrès de l’intelligence artificielle, la moindre des choses était que Futuribles puisse rendre compte à ses lecteurs des travaux sur le cerveau humain. Nous le ferons au travers d’une série de dossiers. Le premier d’entre eux, publié ici, porte essentiellement sur sa manière d’apprendre tout au long de la vie, et particulièrement dans le cadre des apprentissages fondamentaux. Il nous permet de faire un état des lieux de ce que nous apprennent les sciences cognitives et les neurosciences sur les processus pédagogiques. Il a été élaboré avec le concours de Jean-Pierre Bellier qui en expose la problématique générale dans son article introductif sur « L’exploration du cerveau humain » et que je tiens à remercier chaleureusement pour sa collaboration. Je n’essaierai pas de plagier ici son texte auquel je renvoie nos lecteurs (p. 33).

Je relèverai simplement les extraordinaires capacités que recèle le cerveau et ce que nous révèle son exploration, maintenant qu’il peut être observé en fonctionnement (in vivo) ; recherches qui nous apprennent déjà beaucoup même si elles n’en sont sans doute encore qu’à leurs débuts. Force est ainsi de constater que de nombreuses problématiques, comme par exemple celle de la partition entre l’inné et l’acquis, sont réinterrogées. De ces débats-là, il n’est plus guère question, comme du reste de savoir si les fonctions du cerveau se limiteraient à la collecte, à la mémorisation et au traitement des données, alors qu’il est le siège des émotions et des affects tout autant que de fonctions « exécutives » de résolution de problèmes.

Que nous révèle ce dossier ? Bien des choses sur les exceptionnelles capacités à apprendre du cerveau, y compris dès sa vie fœtale. Il nous apprend beaucoup sur les conditions les plus propices aux apprentissages. Ainsi, Jean-Luc Berthier, expérimentant dans 500 classes du primaire et du secondaire les apports des neurosciences, affirme que celles-ci remettent en question de manière irréversible les conceptions en vigueur sur la manière d’enseigner et d’apprendre. Il confirme que « l’éducation, ce n’est pas remplir un seau, c’est allumer le feu »… Ce premier dossier se conclut par un article de Jean-Claude Heudin qui s’attache à montrer la différence entre les réseaux de neurones artificiels et l’intelligence artificielle d’une part, l’intelligence humaine d’autre part, en soulignant que chacune d’entre elles ont leurs spécificités et leurs fonctionnalités propres.

Mais ce dossier n’épuise pas le sujet. D’innombrables autres questions méritent notre attention comme celle des interfaces hommes-machines, de l’impact de la diffusion du numérique et de la culture des écrans sur notre cerveau, voire des effets nocifs de « l’héroïne numérique », celle de la manipulation des consciences hélas si souvent répandue, ou de leur affranchissement si nécessaire à notre liberté de pensée, celle aussi de la plasticité du cerveau qui sera au cœur du dossier suivant dans le cadre de cette série.



[1]Jouvenel Hugues (de), « Des paroles aux actes », Futuribles, n° 422, janvier-février 2018, p. 3-4.

[2] Voir par exemple Delevoye Jean-Paul, « Crise ou renouveau de la démocratie ? Le pouvoir et la vision », Futuribles, n° 417, mars-avril 2017, p. 5-12.

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