Futuribles Journal n° 39

Économie, emploi - Recherche, sciences, techniques - Ressources naturelles, énergie, environnement

La thermodynamique d'un monde vivant. Des structures dissipatives à l'économie

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Nous vivons aujourd'hui un moment important de la pensée scientifique et ce qui est en train de se passer dans les domaines de la biologie, de l'information, de la physique..., est sans doute de nature à éclairer d'un jour nouveau le problème des relations entre l'univers du vivant - auquel appartient l'humain - et celui des phénomènes propres à la matière. C'est toute notre vision du monde qui, comme cela s'est produit un nombre limité de fois dans l'histoire de l'humanité, est en train de s'en trouver bouleversée. Aujourd'hui seulement, nous commençons peut-être à comprendre les mécanismes qui établissent le passage entre les lois gouvernant l'inanimé et celles - apparemment opposées - régissant le vivant. Nous avions là, jusqu'à ce jour, deux ordres de phénomènes radicalement différents, possédant chacun sa logique particulière et irréductible à l'autre :
- d'une part le vivant, univers de la complexification croissante, caractérisé par l'aptitude des organismes à maintenir, développer et reproduire leur organisation, ainsi que par l'apparition de structures de plus en plus complexes, accompagnant, au fil de l'évolution, l'émergence de la vie, puis de la conscience, puis enfin de la conscience repliée sur elle-même (conscience d'être conscience) dont on nous dit qu'elle est le propre de l'homme ;

- d'autre part l'inanimé, dont la vision a été dominée successivement par l'analyse newtonienne d'un univers stationnaire que caractérise le mouvement éternellement recommencé des astres puis par la conception - issue de la thermodynamique d'équilibre élaborée par Carnot, Clausius, Thomson, Boltzmann - d'une dégradation des énergies débouchant sur la perspective entropique d'un univers étalé, homogène et totalement structuré ;

Rien donc, dans les modèles de l'univers physique n'impliquait (et n'expliquait) l'existence, au niveau de la matière, de mécanismes auto-organisateurs et complexificateurs qui auraient permis l'apparition de la vie. Bien au contraire, les deux images successivement proposées étaient celle d'un ordre immuable et non créateur puis, plus radicalement encore, celle d'une évolution déstructurante et désorganisatrice. Tout ce qui vit - l'homme en particulier - restait étranger à ce monde qui n'avait pu le produire. J.Monod, dans une formule restée célèbre, exprimait fort bien cette situation : " l'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard ".

Mais voici que l'abîme paraît se combler. Nous comprenons successivement les lois selon lesquelles :

- par un emprunt d'énergie, un système ouvert peut se trouver en mesure de maintenir sa structure (thermodynamique linéaire du déséquilibre : Onsanger),
- le " bruit " ou désordre peut se révéler générateur d'ordre (Von Foerster) ou de complexité (Atlan),
- lorsqu'on s'éloigne des zones de l'équilibre thermodynamique, un apport énergétique peut provoquer des phénomènes d'auto-organisation et de complexification au niveau même de la matière (théorie des structures dissipatives : I. Prigogine).

Si la nouvelle vision du monde qui nous est ainsi proposée se révèle exacte, c'est un bouleversement. La vie se situe alors dans le prolongement normal d'un mouvement dont on commence à concevoir comment il est susceptible d'apparaître au niveau des réactions physiques. Comme le dit A. Weinberg, loin d'être un phénomène aberrant dans un monde qui lui est étranger, " la vie apparaît lorsque la soupe est prête ".

Les sciences sociales se développant sur le bagage et dans l'atmosphère scientifique de leur temps, comment cela pourrait-il ne pas les concerner ? La science économique en particulier a toujours pris pour référence - explicite et argumentée - tantôt les modèles de la biologie, tantôt ceux de la physique. On comprendra peut-être mieux les difficultés des deux grandes écoles actuellement dominantes - la libérale et la marxiste - à déboucher sur une authentique intégration des ressource

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