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Les acteurs privés dans la ville de demain

Compte-rendu d’événement

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Les 1er et 2 décembre 2022 s’est tenue dans les locaux de Futuribles International une nouvelle session de la formation « Futurs de villes. Les villes et leurs acteurs au défi des transitions », animée par Isabelle Baraud-Serfaty, économiste et urbaniste, directrice d’Ibicity. Comme lors de la session précédente, les différentes interventions ont apporté des éclairages thématiques sur quelques-unes des nombreuses facettes de la ville et de la fabrique urbaine aujourd’hui et demain.

Brunel Meka, « Les acteurs privés dans la ville de demain », formation « Futurs de villes », Futuribles International, 2 décembre 2022.

Les résumés de ces interventions ont été rédigés par Quentin Bisalli et ne visent en aucun cas à reprendre l’intégralité des propos exprimés : il s’agit ici de garder trace de la spécificité de leur approche. Ces résumés n’engagent pas les intervenants, qui ne les ont pas lus avant publication, et les illustrations en exergue ont été, sauf exception, choisies par Futuribles. Cet article porte sur l’intervention de Meka Brunel (vice-présidente de la fondation Palladio, ancienne directrice générale de Gecina) consacrée aux acteurs privés dans la ville de demain.

Nous sommes tous acteurs

Face à l’ampleur des changements climatiques, l’enjeu de la décarbonation est immense et urgent, mais nous manquons de méthode. Alors que la transformation de nos modes de vie, de pensée, d’action, doit être radicale, dans un laps de temps contraint, les marges de manœuvre du gouvernement sont réduites par l’endettement. Il faut réaliser que nous sommes tous concernés : vie privée, vie publique, entreprises, etc. Face aux enjeux climatiques, il n’est plus possible de réfléchir en silos, nous devons nous mettre en position de résistance collective, être tous acteurs.

C’est pour répondre à ces problématiques que la fondation Palladio a été fondée en 2008 sous l’impulsion de Bertrand de Feydeau et sous l’égide de la Fondation de France, autour de l’enjeu de la construction de la ville de demain, et plus largement des lieux de vie. Elle rassemble notamment de grands acteurs du BTP (bâtiment-travaux publics), secteur certes majeur en France (10 % du produit intérieur brut environ) mais très dispersé. D’abord centré sur des actions de formation, le champ de la fondation s’est progressivement élargi : création d’un institut permettant de travailler sur une thématique précise, parrainé par un homme ou une femme politique ; bourses d’études pour mieux connaître les acteurs de la recherche doctorale ; dispositif de veille permettant de détecter les signaux faibles et tendances lourdes pour nourrir la réflexion sur la ville de demain ; etc.

La fondation a récemment créé « l’université de la ville de demain », dont le but est d’approfondir certaines thématiques en réunissant annuellement et à huis clos les dirigeants du secteur, les acteurs politiques, la société civile, les grandes organisations non gouvernementales, etc. L’enjeu est aussi de recenser les initiatives prometteuses afin de les présenter et de constituer des groupes de travail lors de ces réunions.

Nous sommes face aux premiers obstacles

Les nombreuses règles édictées depuis le protocole de Kyoto de 1995 pour améliorer l’efficacité énergétique ne nous ont pas empêchés de consommer de plus en plus. La raison est que ces normes n’ont pas été accompagnées d’un travail d’éducation. Par conséquent, les gains d’efficacité ont davantage nourri la surconsommation que permis la sobriété. Or, le contexte de 2022-2023, notamment sur le plan énergétique, nous a montré que nous pouvions très rapidement avoir à basculer dans une forme contrainte de sobriété.

De même, ces préoccupations se sont matérialisées pour les entreprises par les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), dimensions qui englobent l’ensemble des activités d’une entreprise ayant des externalités sur la société et / ou l’environnement. Or, c’est principalement le volet « environnement » qui a été investi, à travers une accumulation inefficiente de règles, d’outils de mesure et d’organismes les créant et les déployant. Par exemple, pour être efficace, MaPrimeRénov devrait concerner l’ensemble des bâtiments et pas seulement les logements des particuliers, comme c’est le cas en Allemagne.

Nous sommes tous concernés

Il apparaît de plus en plus évident que travailler le volet « environnement » séparément des deux autres n’est pas efficace : c’est au contraire l’ensemble des trois dimensions qui, dans leurs interactions, doit fonder l’action collective — la gouvernance, notamment, le principal angle mort —, alors que parfois les dispositifs priment sur les objectifs auxquels ils sont censés répondre.

Nous devons aussi composer avec 30 ans d’incitations par l’Organisation mondiale du commerce à la consommation sans frontières — les injonctions contradictoires entre consumérisme et appels à la sobriété rendent difficile le retour en arrière. Le dépassement de la vision en silos est particulièrement urgent pour les secteurs du BTP et de la finance, marqués par des décennies de court-termisme et de recherche du retour sur investissement immédiat.

Une première piste est l’arrêt de la qualification des locaux par usage :

  • D’une part les réglementations contradictoires rendent difficile la reconversion de locaux : par exemple, des projets de reconversion de tours de bureaux en tours mixtes à La Défense sont compliqués par les normes et réglementations spécifiques à l’usage premier pour lequel ces bâtiments ont été conçus.
  • D’autre part la restriction de certains logements à des publics ciblés s’avère parfois contreproductive : par exemple, des logements étudiants que les locataires doivent quitter au premier emploi, forçant dans certains cas à déménager dans une ville plus accessible financièrement.

Une seconde piste est le fléchage des circuits financiers pour les mettre au service de la transition —l’argent reste le nerf de la guerre, et un discours consistant à dire qu’il n’y en a pas est difficile à tenir à l’heure où l’indice de la Bourse de Paris est à un point quasi record (plus de 6 800 début 2023, deuxième point le plus haut depuis plus de 30 ans). Par exemple, une mesure mise en place à Gecina (qui emploie environ 500 employés) consiste à ajouter dans le calcul du taux de rentabilité interne une « taxe carbone », dans un premier temps fixée à 10 euros la tonne de CO2, et à ne calculer les bonus des collaborateurs qu’une fois cette taxe fictive déduite — cette taxe fictive alimente par ailleurs un « fonds care » interne. La mesure a transformé les manières de travailler et suscité l’engouement des équipes qui ont, en 2022, collectivement augmenté cette taxe à 100 euros la tonne.

Le principal enjeu de la ville de demain est d’arriver à trouver un vivre ensemble, d’une manière la mieux organisée possible, en réunissant les sphères politiques, des entreprises et de la société civile. Face aux enjeux environnementaux, sociaux et démographiques, le sujet n’est pas celui de normes techniques à accumuler, il s’agit d’un sujet social et de gouvernance. Cela requiert du volontarisme.

Programme de la formation « Futurs de villes » des 1er et 2 décembre 2022

1er décembre 2022

1. Transition écologique des villes : verdissement des acteurs ou nouveaux acteurs verts ?Florian Dupont

2. Transition des mentalités : un décryptage à travers les modes de consommationFabienne Gomant

3. Transition numérique : les plates-formes numériques auront-elles les clefs des villes ?Dominique Boullier

4. La géographie des villes au service des transitions : l’exemple des vents en milieu urbainMathieu Lucas

2 décembre 2022

5. Les acteurs privés dans les villes de demainMeka Brunel

6. Les rues de Nantes en 2037Virginie Vial

7. Quelles villes mondiales demain ? • Charlotte Ruggeri

#Énergie #Entreprises #Logement #Transition écologique #Towns