Film/série

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Years and Years

Par

Years and Years
DAVIES Russell T. , « Years and Years », BBC One, 2019.

Mini-série de six épisodes, réalisée par Russell T. Davies pour la BBC et HBO, présentée en clôture du festival international des séries de Cannes 2019, Years and Years plonge dans la décennie à venir au Royaume-Uni. Elle nous projette donc juste quelques années en avant, à partir des événements récents de 2019 (on aura même quelques nouvelles de la réouverture de Notre-Dame de Paris au cours de la série !). Elle présente un intérêt certain pour explorer les penchants les plus anxiogènes de ces années 2020 dans le contexte européen.

Du Brexit et ses nouvelles frontières, en passant par la destruction des emplois liée au numérique ou aux robots, drones et assistants divers, la montée des populismes, le complotisme, la faillite bancaire, la guerre sino-américaine, la crise climatique, l’effondrement de la biodiversité, les migrations et réfugiés politiques, la précarisation de la classe moyenne, le transhumanisme… : difficile de percevoir à première vue, à partir de cette liste, quel répit la série peut laisser au spectateur et à quoi ce grand mélange peut bien mener d’autre qu’un vaste fourre-tout. Mais c’est là une qualité essentielle de la série que de faire tenir tout cela dans un format très condensé, en seulement six épisodes d’une grande intensité et richesse narrative.

La série parvient à mettre ces thèmes en perspective parce qu’elle tire le fil de ces évolutions qui ne sont pas isolées les unes des autres. La crise bancaire ne vient pas seulement de l’incapacité des ménages à rembourser leurs prêts, mais des tensions géopolitiques, elles-mêmes liées notamment à des leaders démagogiques et irresponsables, promus eux-mêmes par des populations désintéressées de la chose publique et des impacts de leurs choix de consommation. Pas de grand dessein complotiste mais une invitation de la série à penser les liens et tensions qui existent entre toutes ces évolutions majeures.

À travers la vie d’une famille britannique diverse dans ses histoires personnelles et métiers, et regroupant plusieurs générations et couples, les grandes transformations actuelles sont explorées, ce plutôt dans leurs penchants les plus anxiogènes. Il est toutefois difficile de caractériser la série comme techno-critique car elle donne plutôt à voir des individus qui renoncent et ne se saisissent pas vraiment des choix entre leurs mains…, jusqu’au moment où ces choix ne leur reviennent plus. La naissance du nouveau-né de la famille constitue le point de départ et de réflexion d’un personnage de la série sur cet avenir instable devant nous. Cela rend la grande histoire et les discours surplombant sur tel ou tel sujet plus tangibles et incarnés : les migrants qui meurent en mer, ce sont nos familles ; les augmentations transhumanistes, celles nos enfants ; les livreurs à vélo payés à la tâche pour apporter notre repas, notre frère ; les tee-shirts à un euro, nos petites concessions à la société de consommation ; et les inondations et événements climatiques extrêmes, notre incapacité à écouter les scientifiques et agir...

À travers une alternance d’avances rapides, puis de focus sur des événements « historiques » marquants des années à venir, la série insiste sur le sentiment d’accélération et de perte de contrôle. Il est toutefois étonnant de voir les personnages reprendre le cours de leur vie, tant bien que mal, après des chocs qui pourraient à l’instant faire penser plutôt à la fin du monde qu’à une simple péripétie. On pourra y lire une formidable capacité d’adaptation de tous, notamment dans les sociétés occidentales. On pourra aussi y lire la marque d’un individualisme et égoïsme certain dans les sociétés contemporaines, et y trouver les petits renoncements quotidiens qui au final conduisent à un dessein quasi apocalyptique.

Si l’ambiance globale est plutôt sombre, classer la série dans les dystopies serait une erreur : la capacité à prendre en main le futur et à ne pas se laisser dicter des choix, politiques, techniques, moraux, est bien le cœur de cette fiction riche et dérangeante. Une sorte de « catastrophisme éclairé » contemporain en somme : voir le pire juste devant nous pour l’éviter à temps.

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