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Why Trust Science?

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Why Trust Science?
ORESKES Naomi , « Why Trust Science? », Princeton University Press, 2019.

Pourquoi avoir confiance dans la science ? Telle est la question importante et difficile à laquelle répond dans ce livre Naomi Oreskes, historienne et professeur d’histoire des sciences de la Terre à Harvard. Dans la première partie, la plus importante, elle développe les propos qu’elle avait tenus dans deux conférences à l’université de Princeton en 2016. Ils sont commentés dans la deuxième partie (quatre brefs chapitres), par cinq intervenants auxquels elle répond dans l’unique chapitre de la troisième.

Dans son premier chapitre, Naomi Oreskes, rappelle des exemples de contestation des travaux des scientifiques, notamment ceux des climatologues, mettant en évidence le rôle majeur des émissions de CO2 d’origine anthropique dans le réchauffement climatique, par les climato-sceptiques (qualifiés de « marchands de doute » dans l’un de ses précédents livres [1]). Elle explicite les méthodes de la science en soulignant que celle-ci progresse par une démarche théorique et expérimentale, comme l’ont affirmé les historiens et les philosophes ; la confrontation à la réalité par l’expérience et l’observation est incontournable, à condition de disposer, selon le philosophe Karl Popper, de moyens pour « falsifier » une hypothèse ou une théorie afin de montrer qu’elles pourraient être fausses. Le cheminement de la science n’est pas toujours linéaire, observait l’historien Thomas S. Kuhn : des ruptures, des changements de paradigmes, peuvent modifier nos conceptions (le système de Copernic est un bon exemple).

L’auteur estime que la force de la science réside dans le caractère collectif des travaux des chercheurs, publiés dans des revues où ils sont soumis à la critique de leurs pairs. Cette pratique collective, avec une pluralité de méthodes, leur permet de parvenir à des consensus sur des faits et la validité de théories, comme celui auquel ont abouti les climatologues, a constaté le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), sur les causes du réchauffement climatique. Elle remarque aussi que la sociologie de la science, dans les années 1970, a argué de ce caractère collectif pour affirmer que la science était une « construction sociale » influencée par des valeurs et qu’il fallait donc relativiser ses conclusions ; de nombreux exemples historiques montrent que ce relativisme est difficilement défendable. L’auteur ajoute, toutefois, que d’une part les scientifiques n’ont pas le monopole de l’expertise, des « profanes » observent objectivement des faits (les propriétés de plantes médicinales par exemple), et que d’autre part des conflits d’intérêts fragilisent une expertise lorsqu’il s’avère que des liens existent entre des chercheurs qui y ont contribué et une entreprise concernée par ses conclusions.

Naomi Oreskes revient dans son deuxième chapitre sur l’importante question de l’objectivité de la science, en observant que celle-ci a pu « dérailler ». La « théorie de l’énergie limitée » en est exemple caricatural : elle affirmait, dans les années 1870, que les femmes n’ayant qu’une quantité finie d’énergie, selon la loi de conservation de l’énergie, elles ne pouvaient donc faire à la fois des études supérieures et procréer. Cette pseudo-théorie confortait les préjugés sexistes de l’époque. Le rejet par les géologues américains, jusque dans les années 1960, de la théorie de la dérive des continents en est un autre, un « fétichisme méthodologique » les a conduits à rejeter des évidences au prétexte qu’elles n’étaient pas compatibles avec leurs méthodes d’observation. Selon cette théorie, proposée par Alfred Wegener en 1915, aujourd’hui admise et renommée « tectonique des plaques », les continents forment des plaques, initialement imbriquées, qui s’écartent les unes des autres en dérivant. Ces errements donnent des arguments aux contestataires de la science, mais l’auteur considère que si des valeurs (philosophiques, religieuses, politiques, etc.) peuvent jouer un rôle dans la science, la diversité de celles auxquelles adhérent les scientifiques et de leurs méthodes garantit que les consensus auxquels ils parviennent reposent sur des faits avérés. Elle conclut en faisant un « pari de Pascal » : la société prend moins de risques en se fiant à des connaissances scientifiques, fussent-elles encore incertaines mais pouvant s’avérer pertinentes, plutôt qu’à des spéculations infondées : il vaut mieux avoir confiance dans la science.

Les commentaires des contradicteurs de Naomi Oreskes, dans la deuxième partie de l’article du livre, apportent peu d’éléments nouveaux. Deux d’entre eux, Ottmar Edenhofer et Martin Kowarsch, approuvent son pari pascalien mais estiment que la contestation des causes du réchauffement climatique par les climato-sceptiques n’est qu’un alibi d’opposants à une politique lésant leurs intérêts économiques. Quant à Jon A. Krosnick, il souligne que la difficulté qu’éprouvent des chercheurs à reproduire des résultats dans certaines disciplines fragilise la confiance dans la science.

Alors que la science est souvent mise en cause et que l’on assiste à un « déclin de la vérité », Naomi Oreskes a le mérite de bien analyser les facteurs qui fondent sa crédibilité. On peut regretter, toutefois, qu’elle laisse dans l’ombre la question, importante dans une démocratie, du dialogue entre les élus, les parlementaires notamment, et les scientifiques.



[1]Oreskes Naomi et Conway Erik M., Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, New York : Bloomsbury Press, 2010, 369 p., analysé in Futuribles, n° 369, décembre 2010, p. 63-71.

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