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Villes et territoires de l’après-pétrole. Le paysage au cœur de la transition

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Villes et territoires de l’après-pétrole. Le paysage au cœur de la transition
COLLECTIF , « Villes et territoires de l’après-pétrole. Le paysage au cœur de la transition », Éditions Le Moniteur, 2020.

L’utilisation massive des combustibles fossiles a laissé une empreinte sur les paysages ruraux et urbains, et ce livre s’intéresse à une démarche qui aurait pour objectif de l’effacer, alors que la transition énergétique annonce la fin du pétrole. Un collectif d’architectes, d’urbanistes, de paysagistes et d’agronomes qui, pendant quatre ans, ont réfléchi aux moyens de concrétiser cette démarche, en est l’auteur. Odile Marcel, une universitaire philosophe, a coordonné l’ouvrage qui comporte six grands chapitres.

Un paysage associé à un territoire est un lieu de vie, caractérisé éventuellement par sa beauté, que les interactions entre l’homme et la nature ont modelé comme l’explique le premier chapitre. La Convention européenne du paysage, signée au Conseil de l’Europe en 2000 et ratifiée par la France en 2005, a apporté un cadre aux actions concrètes pour embellir les paysages, et appelé les États à s’engager dans un processus associant le public, les autorités locales et les aménageurs. C’est dans ce contexte que s’est constitué le collectif « Paysages de l’après-pétrole » qui considère qu’ils sont des territoires en transition : énergétique, écologique, culturelle, sociale et économique. La loi relative à la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, votée en 2016, a défini des objectifs d’une politique paysagère, croisant paysage et développement durable, et jouant sur les sites exceptionnels, classés et ordinaires, en évitant de « mettre sous cloche » les premiers car ils peuvent évoluer, comme le montre l’exemple d’un « grand site de France » (le remplacement d’une route d’accès au puy de Dôme par un tramway panoramique). La décentralisation enclenchée en 1983 par la loi Defferre, puis la fin du cumul des mandats (de maire, député ou sénateur notamment) ont eu une forte incidence sur la politique territoriale. La démocratie locale a été renforcée, mais avec des concurrences entre communes ; toutefois, des structures comme les parcs régionaux, le Conservatoire du littoral et l’intercommunalité ont mis de la cohérence.

Peut-on parler de « paysages énergétiques » ? Le deuxième chapitre du livre répond positivement à cette question car l’utilisation massive des énergies fossiles a marqué les paysages et la transition énergétique est une opportunité pour repenser leur qualité, notamment en valorisant les ressources locales comme le bois. Les parcs naturels régionaux ont su jouer sur le foncier et un urbanisme « raisonné », et si le plan Paysage des monts du Lyonnais a évalué l’impact de l’implantation d’éoliennes, celle de centrales solaires dans les garrigues du Gard et de l’Hérault, déjà grignotées par l’urbanisation, suscite des critiques. La France est fortement urbanisée et les villes ont été marquées par l’économie du pétrole, l’automobile ayant provoqué une explosion des territoires urbains, à partir des années 1950, que la transition énergétique doit remodeler, comme l’explique le troisième chapitre.

L’aménagement de l’espace public, en tenant compte d’un héritage historique (l’exemple d’Avignon est cité), avec la priorité aux transports collectifs et l’intégration d’espaces verts, diminuera des émissions de gaz à effet de serre. Le périurbain avec ses centres commerciaux, ses grands ensembles sans âme et ses zones pavillonnaires construites sur catalogue ont contribué à façonner ce qu’un article de Télérama avait appelé, en 2010, une « France moche ». Un effort considérable doit être réalisé sur l’espace bâti, à l’échelle du quartier, avec des bâtiments à énergie positive. La construction de tours pour densifier la ville n’est sans doute pas une solution car les grandes hauteurs imposent des contraintes techniques qui sont énergivores ; à la campagne, la réhabilitation des maisons anciennes permet de sauvegarder les paysages tout en les humanisant. Les infrastructures de transport doivent s’y intégrer sans y laisser de « balafres », et le livre rappelle des réussites comme le viaduc de Millau et certaines lignes de TGV (près de Mâcon et un viaduc vers Aix-en-Provence).  

L’agriculture occupe, en France, 60 % du territoire, et les « paysages nourriciers », objet du quatrième chapitre, porteront sans doute la marque de nouvelles pratiques agricoles économes en énergie comme l’agroécologie. La Terre n’est pas plate, et il est donc souhaitable d’entretenir la variété des écosystèmes et des paysages, en protégeant la biodiversité, que les arbres hors forêt structurent. La métropolisation de l’Île-de-France a grignoté la superficie des terres agricoles dont la cohabitation avec le périurbain n’est pas toujours aisée. Le plateau de Saclay, où se construit une nouvelle métropole scientifique, est une zone d’expérimentation d’une nouvelle cohabitation qu’il faudra suivre.

Les aménageurs disposent d’outils pour comprendre et modeler paysages et territoires, dont le cinquième chapitre décrit la panoplie. Le Conservatoire du littoral a joué un rôle utile en procédant à des « soustractions heureuses », celle de parkings notamment, pour protéger des sites maritimes. Des scénarios prospectifs, comme ceux d’Afterres 2050, proposés pour trois régions du bassin Seine-Normandie anticipent l’avenir des paysages ruraux. Les débats entre population, élus et aménageurs sont l’outil efficace pour concevoir des paysages équilibrés entre ville et campagne, dont la fresque représentant « Le bon gouvernement », sur un mur de la salle du Conseil du palais communal de Sienne, donnait une vision dans la Toscane du XIVe siècle.

L’après-pétrole sera-t-il européen ? Chaque pays a ses particularités culturelles qui sont une richesse, mais l’harmonisation des connaissances progresse en Europe. La Convention européenne du paysage a fait émerger une prise de conscience de l’importance de l’enjeu paysager pour la transition énergétique, mais il reste encore souvent absent dans la pratique. Il est associé à de nouveaux métiers et des formations que décrit le dernier chapitre. Celui de paysagiste concepteur est à la croisée de disciplines, notamment la géographie et l’histoire, l’écologie, l’économie, les paysagistes devant travailler à différentes échelles et être capables de jeter un regard esthétique sur le paysage. L’École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille est un point focal de ces formations qu’animent aussi les ateliers pédagogiques régionaux et des séminaires sur le terrain, comme ceux d’« Agropaysage ».

Ce livre a le mérite de mettre au jour l’incidence de la transition énergétique sur les paysages, le cadre de vie des populations, un aspect rarement abordé, les scénarios ne faisant pas l’hypothèse qu’elle pourrait les transformer. Sa vision des évolutions est optimiste, mais il aurait été utile d’estimer l’impact paysager des filières renouvelables comme les parcs éoliens et solaires dont l’emprise au sol (exprimée en mégawattheures par hectare) est bien plus importante que celle des centrales thermiques et nucléaires, l’exemple des Garrigues le montre. L’esthétique des futures infrastructures aurait mérité, elle aussi, plus d’attention. Tous ceux qui s’intéressent à la relation énergie-aménagement du territoire liront avec intérêt ce livre remarquablement illustré.