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VieTM

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VieTM
BARET Jean , « VieTM », Le Bélial’, 2019.

VieTMest le deuxième roman de la trilogie Trademark de Jean Baret. Cette trilogie dénonce, à travers des histoires futuristes, les dérives de la technologie et de la publicité. Chaque tome de la trilogie est indépendant : il n’est pas donc nécessaire d’avoir lu le premier roman BonheurTM (paru en 2018 chez Le Bélial’) pour s’atteler à VieTM.

Le héros de ce roman, Sylvester Staline, vit dans une pièce de huit mètres carrés, fermée, sans porte ni fenêtre. Tous les matins, il se réveille dans son « TedTM », une sorte de capsule régénérative dans laquelle il se couche tous les soirs, ou presque (nous le verrons plus tard). Tous les matins, il se réveille nu et complètement imberbe. Tous les matins, il chausse sa paire de lentilles augmentées et ses conduits auditifs de réalité augmentée. Il jette un œil sur ses crédits : temps de travail quotidien à vendre, temps de prochaine nuit à acheter, temps d’amour, d’amitié et de loisirs mensuels à acheter. Puis il se met au travail : son rôle à lui est de faire tourner (virtuellement) des cubes colorés toute la journée. Pourquoi ? Il ne le sait pas vraiment, il sait simplement que c’est la tâche qui lui a été attribuée et qui lui permet d’obtenir des crédits d’amour, d’amitié et de loisirs.

Dans le monde dans lequel vit Sylvester, l’amour est en fait du sexe : Sylvester dispose de plusieurs outils pour pratiquer du sexe virtuel avec des personnes de son choix. En ce qui concerne l’amitié, c’est une relation unilatérale rémunérée : en un mot, Sylvester choisit des amis qui sont rémunérés pour discuter ou pour se divertir avec lui. En guise de divertissement, tout est virtuellement permis : revivre des batailles épiques, mixer les époques, écouter de la musique ou se balader dans un lieu imaginaire ou qui a réellement existé, massacrer des humains, des animaux, etc. À la fin de chaque mois, tous les compteurs doivent être à l’équilibre, sans quoi les citoyens sont obligés d’effectuer des missions d’intérêt général. Et comme Sylvester n’est pas vraiment un citoyen moderne, il écope de missions d’assistant (virtuel) d’éducation à la baby factory : un hangar contenant des enfants, auxquels il doit simplement parler pour qu’ils aient un contact avec des adultes.

Toute la journée, dans ses lentilles AugEyezTM, il est assailli par des « infomerciales » lui faisant la publicité des nombreux loisirs qui lui sont offerts en fonction de son profil, de ce qu’il aime et de ce qu’aiment ses contacts. La petite vie de Sylvester est bien rodée, mais il dépense trop de temps de loisirs et d’amitié, et pas assez de temps d’amour. Cependant, son plus gros problème est ailleurs : tous les soirs (ou presque), il ouvre la porte de son placard, sort un pistolet et se suicide. La société, ou plutôt les algorithmes qui gèrent la société, lui propose un tas de solutions pour aller mieux (y compris lui fournir des antidépresseurs pendant la nuit à son insu). Finalement, les algorithmes lui proposent l’aide d’un prophète qui l’aidera à soulever les citoyens contre cette société qui n’a plus aucun sens…

D’un point de vue purement littéraire, cet ouvrage est assez cru. Olivier Gérard le souligne dans l’avant-propos du roman : « vous allez être mis face à une science-fiction brutale qui ne vous épargnera absolument rien. Ne prenez donc pas VieTM comme un roman agréable à lire, mais comme un uppercut dans l’estomac, suivi d’un coup de talon là où ça fait mal ». L’influence cyberpunk et l’humour noir sont omniprésents : on finit par se sentir oppressé par toute cette technologie et par l’absurdité de certaines situations. Mais c’est bien là l’objectif de l’auteur, donc le pari est plutôt réussi.

L’ouvrage présente également un intérêt prospectif, il dépeint en réalité un scénario transhumaniste. Grâce à la technologie, l’homme s’est affranchi de la mort, de la maladie, des contraintes naturelles en somme. La société du divertissement est à son apogée et il n’existe plus aucune limite morale ou éthique. L’un des contacts de Sylvester Staline le dit d’ailleurs dans le roman : « pourquoi tu te soucies de l’extérieur ? Quel est l’intérêt, franchement ? On a tout ce qu’il faut pour être heureux à l’intérieur ! » La créativité n’existe plus puisque c’est la technologie qui invente de nouvelles choses pour les humains. L’aliénation à la technologie est totale puisque sans leurs lentilles, les individus sont aveugles et isolés du monde. La fin du roman, qui ne sera pas révélée ici, met brillamment en lumière toute l’absurdité de ce monde technologique du divertissement poussé à l’extrême. Au final, VieTM est un roman dérangeant mais aussi interpellant pour ceux qui s’intéressent aux relations entre technologie, lien social et démocratie.

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