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Géopolitique - Institutions

Upheaval: How Nations Cope with Crisis and Change

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Upheaval: How Nations Cope with Crisis and Change
DIAMOND Jared , « Upheaval: How Nations Cope with Crisis and Change », Allen Lane, 2019.

Jared Diamond poursuit ses réflexions sur l’effondrement (titre de son livre paru en 2005 [1]) de sociétés confrontées à des crises, en comparant, dans Upheaval, les réactions de sept pays face à un bouleversement (upheaval). Sa méthode, exposée dans son premier chapitre, est originale. Il tire des enseignements de deux crises personnelles et des conseils de thérapeutes : des doutes métaphysiques sur sa vocation de chercheur en préparant sa thèse de physiologie à Cambridge, ultérieurement il se reconvertit à la géographie ; un divorce après un premier mariage. Il identifie ainsi une grille de 12 facteurs importants pour résoudre des crises, notamment : reconnaître que l’on est en crise et sa responsabilité, évaluer ses valeurs et ses contraintes, tenir compte de l’expérience de crises antérieures, être flexible, se référer à des modèles et recevoir de l’aide. Dans la deuxième partie du livre, il l’applique aux crises subies par six pays visités lors de ses recherches (la troisième partie étant consacrée aux États-Unis).

Il examine d’abord le cas de la Finlande. Devenue indépendante lors de la révolution bolchevique de 1917, elle plongea dans une grave crise opposant dirigeants conservateurs, les « blancs », et forces communistes, les « rouges », dans une violente guerre civile terminée par un compromis politique. Redoutant l’URSS, la Finlande renforça son armée sous la houlette du général Mannerheim mais, en novembre 1939, ayant refusé son ultimatum exigeant qu’elle éloigne son armée de Leningrad, celle-ci l’attaqua, déclenchant ainsi une deuxième crise majeure. Après une résistance acharnée à l’Armée rouge pendant l’hiver 1939-1940, elle fut contrainte à un armistice en mars 1941, se soldant par l’annexion de la Carélie. Profitant de l’invasion de l’URSS par Hitler, la Finlande la réoccupa, mais elle dut accepter, en 1944, un traité de paix entérinant la perte définitive de ce territoire avec le versement d’une forte indemnité de guerre. La Finlande sauva son indépendance, avec un statut de neutralité en bon voisinage avec l’URSS : sa « finlandisation ». Tirant les leçons de ses faiblesses et grâce à l’habileté de ses dirigeants, elle développa son industrie avec des techniques de pointe, et son architecture acquit une renommée mondiale.

Jared Diamond décrit ensuite le bouleversement que déclencha, dans un Japon coupé du monde, l’arrivée en 1853, dans le port d’Edo (aujourd’hui Tokyo), de l’escadre du commodore américain Matthew Perry, qui apportait un ultimatum exigeant l’ouverture de ports au commerce. Le shogun qui dirigeait le pays accepta la plupart des demandes américaines et d’autres pays. Le Japon, conscient de ses faiblesses, se lança alors, après le départ du shogun et la restauration formelle de l’autorité impériale, dans un bouleversement réformateur — l’ère Meiji — dans tous les secteurs (défense, organisation politique, éducation, droit, etc.). Inspiré de modèles étrangers, il fit du Japon un État moderne ayant conservé sa culture.

Jared Diamond constate que ces deux pays, face à des contraintes géopolitiques, ayant identifié leurs forces et leurs faiblesses, s’appuyèrent sur leur identité nationale et surmontèrent des crises. En revanche, le Japon des années 1930, présumant de ses forces, n’a pas échappé au désastre en 1945.

Le Chili et l’Indonésie, analysés par l’auteur, ont subi des coups d’État militaires. Au Chili, le général Pinochet, soutenu par l’extrême droite opposée aux réformes sociales du président Allende, renversa ce dernier en 1973, tandis qu’en Indonésie la politique chaotique du président Soekarno conduisit le général Soeharto à fomenter un coup d’État, en 1965, pour l’éliminer et avec lui un puissant parti communiste. Les deux régimes menèrent une violente répression (deux millions de victimes en Indonésie). Les dirigeants de ces deux pays n’ont pas évalué leurs forces et leurs faiblesses, mais les successeurs de Pinochet ont tenu compte des erreurs du passé, et en Indonésie, le régime a modernisé le pays.

Jared Diamond s’intéresse ensuite à la reconstruction de l’Allemagne de l’Ouest, occupée et détruite en 1945. Dans une situation géopolitique difficile, elle s’est démocratisée et reconstruite, avec l’aide du plan Marshall, en s’appuyant sur une forte identité nationale. Visitant le ghetto de Varsovie, en 1970, Willy Brandt reconnut la responsabilité de l’Allemagne dans la Shoah. Il établit des relations avec l’Allemagne de l’Est, une politique réaliste ouvrant la voie à une future réunification. Jared Diamond évoque enfin la crise qu’a connue l’Australie, en 1941, lorsque le Japon lui déclara la guerre trois jours après Pearl Harbor : elle ne l’avait pas vu venir. Après 1945, elle évalua ses forces et ses faiblesses, sa faible population (huit millions d’habitants en 1945) n’étant pas la moindre, et mena une politique d’immigration, en provenance d’abord d’Europe du Nord, puis d’Asie, qui en fit un pays pluriethnique.

L’auteur consacre sa troisième partie aux crises du XXIe siècle. Le Japon est confronté à des problèmes internes : une population avec un haut niveau d’éducation mais vieillissante, le rejet de l’immigration, une faible intégration des femmes dans le marché du travail, une dette élevée (2,5 fois le produit intérieur brut), des importations massives de ses matières premières. Sa forte identité nationale est un atout, mais il n’a pas encore pris conscience de ses faiblesses. Deux chapitres sont consacrés aux États-Unis, confrontés, eux aussi, à de sérieux problèmes qu’ils n’ont pas évalués de façon consensuelle : l’affaiblissement de la démocratie avec des politiciens incapables de trouver des compromis, une opinion divisée sur les grandes options, polarisée par les médias, des inégalités sociales croissantes avec une question raciale non résolue. Leurs forces sont indéniables, mais il n’est pas certain qu’elles permettent d’éviter une crise.

Le dernier chapitre est consacré aux risques planétaires, l’auteur en dénombre quatre : l’explosion d’armes nucléaires, par exemple lors d’une escalade politico-militaire incontrôlée ; un changement global du climat ; l’épuisement des ressources avec une population mondiale non stabilisée ; des inégalités de niveau de vie exacerbées par la mondialisation. L’émergence de maladies infectieuses figure sur une liste « complémentaire »… Jared Diamond considère que la planète ne dispose pas de valeurs communes et de l’expérience pour résoudre rapidement des crises globales. Dans son épilogue, tirant des leçons des crises et s’interrogeant sur le rôle des « grands hommes », il se rallie à l’opinion de Max Weber qui considérait que des leaders charismatiques avaient joué un rôle important à des moments critiques et il en cite quatre : Roosevelt, Lincoln, Churchill et de Gaulle.

Dans cette fresque des bouleversements subis par plusieurs pays, les facteurs identifiés par l’auteur ont certes joué un rôle pour sortir des crises, mais sont-ils les seuls ? Ce n’est pas certain. Ainsi n’évoque-t-il pas le rôle des facteurs religieux, de même prend-il peu en compte, sauf pour le Japon, le rôle de la « mémoire » historique, important pour beaucoup de pays (le rôle de l’État, par exemple). L’analyse de la crise de l’Allemagne aurait ainsi mérité d’être plus approfondie. Que nous apprend l’Histoire ?, s’interroge-t-il finalement. Rien selon les pessimistes, car elle est imprévisible. Jared Diamond est plus optimiste, citant Winston Churchill qui, ayant surmonté des crises graves, déclara : « ne mettez pas au rebut une bonne crise » ; il estime qu’il y a toujours des enseignements à en tirer et le montre dans ce livre bien documenté. Alors que la planète traverse une crise sanitaire aux graves conséquences potentielles, on ne peut qu’en recommander la lecture.


[1]Diamond Jared, Effondrement, Gallimard 2006 (traduction de Collapse: How Societies Choose to Fail or Succeed, Londres : Viking / Allen Lane, 2005, analysé in Futuribles, n° 312, octobre 2005, p. 103-105 [NDLR]).

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