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Une Fraternité à construire. Essai sur le vivre-ensemble dans la société française contemporaine

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Une Fraternité à construire. Essai sur le vivre-ensemble dans la société française contemporaine
JELLAB Aziz , « Une Fraternité à construire. Essai sur le vivre-ensemble dans la société française contemporaine », Berger Levrault, 2019.

S’il fallait trouver l’intertitre du chapitre qui exprime le mieux la richesse et la profondeur du monument que constituent ces quelque 450 pages consacrées aux questions vives qui bousculent — jusqu’à sa devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité » — la société française contemporaine, je proposerais de garder celui-ci : « l’Histoire s’écrit au présent », p. 121. Car Histoire et mémoire, dans un contexte où vrais déclinistes et faux progressistes se disputent l’héritage du magistère intellectuel des lumières, constituent visiblement, pour Aziz Jellab, le socle sur lequel doivent se fonder les bases nouvelles de la fraternité et du « vivre-ensemble » des années à venir.

« Les faits sociaux doivent être traités comme des choses », nous recommandait Émile Durkheim dans son traité Les Règles de la méthode sociologique (1895). C’est en totale conformité avec cette approche scientifique que l’auteur se livre méthodiquement à un inventaire à la fois historique et sociologique des principes censés nous donner la possibilité et les moyens de faire société. Et les références historiques souvent évoquées, parfois invoquées, sont d’abord présentes pour étayer ses analyses et enrichir ses arguments. C’est ainsi qu’après une introduction destinée à exposer les données du problème — les distorsions du lien social, sur fond d’inégalités exacerbées, à travers les âges et les générations —, il consacre un premier développement aux contradictions dans lesquelles se construisent les débats autour des identités tout à la fois individuelles et collectives du monde contemporain. Il se livre en quelque sorte à une revue de questions, traitant à la fois des fragilités collectives et territoriales, des enjeux et tensions démocratiques pour, finalement, en revenir aux questions cruciales : quel statut donner à « la différence », quelle place réserver « au commun », comment composer avec « la diversité », quel crédit accorder à la « modernité liquide ». Préoccupations principalement conceptuelles mais qui ont la vertu de créer chez le lecteur un désir irrépressible : celui de savoir s’il existe in fine une porte de sortie, un idéal collectif ou a minima une utopie concrète pour s’exonérer de l’horizon en apparence indépassable d’un vivre-ensemble à ce point malmené.

Les chapitres suivants nous permettent en premier lieu de mesurer l’étendue des obstacles, puis celle des facteurs facilitateurs à même de réinventer cette fraternité à laquelle l’auteur dédie son ouvrage. Passé le débat sur l’Europe, c’est certainement au détour d’un (trop court ?) sous-chapitre consacré aux incertitudes du système-monde qu’il nous propose une plongée en profondeur dans les épreuves qui nous attendent. Il se livre ainsi à un inventaire des obstacles qu’il nous faut d’ores déjà surmonter : incertitudes environnementales, manque de plasticité sociétale, politiques éducatives sinistrées, individualisation galopante, combativité émoussée, concessions communautaristes et religieuses inappropriées, laïcité au bord de la crise de nerfs, etc. À cela s’ajoute, nous alerte-t-il, le spectre d’une « tentation populiste entre protestation, affirmation identitaire et national-populisme », de quoi rendre difficilement carrossables voire impraticables les voies censées nous conduire vers cette nouvelle fraternité…

C’est pourtant à l’expérience de pensée de sa reconstruction que l’auteur nous invite ensuite : à ce titre il convoque d’abord, dans leur acception symbolique, la République, l’État, la Culture, l’Éducation, en faisant l’hypothèse qu’ils permettront ensemble de refonder un nouveau vivre-ensemble. Or, dit-il, « ces références ne paraissent plus constituer, empiriquement, un appui pour incarner le vivre- mais aussi le faire-ensemble. Doit-on alors se tourner vers la nation, dans ce qu’elle a de réel ou d’imaginaire pour faire société et créer du lien social ? » C’est à ce stade qu’il introduit, sans autre forme de procès, les notions d’identité et d’empowerment dans leur portée à la fois politique et citoyenne, même s’il n’en ignore pas la méfiance voire les réactions polémiques qu’elles suscitent.

Mais, selon Aziz jellab, s’en tenir à de tels constats sur l’état de la société contemporaine le conduirait irrémédiablement à une sorte de dépôt de bilan intellectuel. Et ce serait mal le connaître ! Fidèle à sa culture professionnelle et à ses engagements, c’est à ce moment de son essai qu’il convoque l’Éducation nationale. Il voit en elle l’institution la plus compétente pour restaurer la transmission des valeurs du vivre-ensemble, quitte à placer ce défi au firmament de ses missions. Il consacre ainsi un long chapitre à cette « passion française » qu’est l’École et à laquelle il voue l’essentiel de son œuvre. Ainsi, sans manquer d’illustrer ses propos d’exemples de tensions dont elle est l’objet, il rappelle avec force arguments que le vivre-ensemble ne peut se satisfaire de simples initiatives éducatives visant la « socialisation morale des élèves », mais que celles-ci doivent s’ancrer dans l’Histoire, la philosophie et, notamment, la distance critique. Tout en exprimant ses réserves sur l’emprise néolibérale dont le système éducatif est l’objet, il prend acte de cet état de fait et propose une exploration détaillée des dispositifs, outils existants ou à inventer permettant d’atteindre ces objectifs. Vivre-ensemble est indissociable de faire-ensemble et d’apprendre-ensemble, rappelle-t-il avec insistance au lecteur. Parvenu au terme de son propos et après un détour dans le champ du travail social — insertion et santé —, Aziz Jellab se laisse aller à une confidence sur ce qui, selon lui, est devenu plus que nécessaire : construire un nouveau récit national. Citant ainsi l’historien Dominique Borne, il nous rappelle que l’« on ne peut entrer dans la cité que si l’on appartient, d’une manière ou d’une autre, aux grands récits qui la fondent ».

Dense et particulièrement référencé, Une Fraternité à construire s’inscrit dans la tradition de ces essais qui, à partir d’un diagnostic essentiellement conjoncturel, parviennent à poser les bases d’une pensée politique prometteuse.