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Un Festival d’incertitudes

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Un Festival d’incertitudes
MORIN Edgar , « Un Festival d’incertitudes », Gallimard, 2020.

Depuis un demi-siècle, Edgar Morin nous alerte, jusqu’à lasser les sourds, contre la progression « des forces d’autodestruction à la fois dans des personnes et des groupes inconscients d’être suicidaires ». Il vient de répertorier les causes de la crise actuelle dans une série d’articles [1] et ce livret :

— un mode de pensée empêchant de voir la réalité complexe, de comprendre l’incertitude dans laquelle nous sommes contraints de vivre ; pensée qui mène les spécialistes à s’isoler et ne pas collaborer ;

— une doctrine néolibérale avide plaçant l’argent avant l’homme, négligeant l’avenir, générant injustices, replis nationalistes, vagues antidémocratiques ;

— la peur de parler vrai et, aggravant le tout, collusions et corruptions !

En 1991 déjà, Edgar Morin m’expliquait qu’une vision unidimensionnelle « mutile non seulement la réalité mais aussi les êtres humains, fait verser le sang, répand la souffrance et nous conduit à la tragédie suprême [2] ! » À présent, il constate [3] une triple crise biologique, économique, de civilisation, démontrant combien « il est tragique que la pensée disjonctive et réductrice règne en maîtresse dans notre civilisation, et tienne les commandes en politique et en économie ». D’où « des erreurs de diagnostic, de prévention, ainsi que des décisions aberrantes ». Pensée aveuglante et « soif effrénée de profit » ont conduit « à des économies coupables comme pour les hôpitaux, et [à] l’abandon de la production de masques en France ». Aussi une réindustrialisation européenne est-elle nécessaire, pas seulement en matière de santé [4]. En Europe, le caractère public et universel de la santé a régressé. Or « gérer les hôpitaux comme des entreprises, c’est traiter les patients comme des marchandises ». Et les visions néolibérales et bureaucratiques compartimentées sont court-termistes, négligent le fait que nous vivons dans l’incertitude [5]. La pandémie illustre la nécessité d’anticiper des imprévus, non prévisibles mais dont l’avènement est probable : « il faut cesser de sacrifier l’essentiel à l’urgent, l’essentiel est devenu urgent [6] ».

Avec le philosophe Nuccio Ordine, Edgar Morin revient sur le rôle du capitalisme néolibéral, déclencheur de nos problèmes planétaires : « l’endommagement de la biosphère, la crise générale de la démocratie, l’accroissement des inégalités et des injustices, la prolifération des armements, les nouveaux autoritarismes démagogiques, États-Unis et Brésil en tête ». « La pandémie a démontré que l’humanité est un seul continent et que les humains sont profondément liés entre eux. » Mais « la diffusion du capitalisme agressif dans les années 1990 », qui a accru les interdépendances, a en même temps déclenché « des formes d’égoïsme et d’ultranationalisme […] une peur générale du futur », à rapprocher de la crise des années 1930 et l’essor du nazisme.

Edgar Morin a expliqué, avec Mauro Ceruti, que nous devons choisir entre l’Europe d’Hitler et celle d’Erasme [7]. Aujourd’hui, il stigmatise « la pseudo-Europe des banquiers et des technocrates qui a massacré ces dernières années les idéaux authentiques européens », entravé l’essor d’une nécessaire conscience communautaire. La pandémie débouchera-t-elle sur « quelque progrès politique, économique, social, comme il y en eut peu après la Seconde Guerre mondiale ? » Pour « un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déploie la poésie de la vie, où le “je” s’épanouit dans un “nous” », il faut construire des « îlots de résistance », « des oasis de pensée libre, de fraternité, de solidarité, défendant des valeurs universelles, humanistes qui pourront devenir une avant-garde. C’est arrivé souvent au cours de l’Histoire et cela arrivera encore. »



[1]Morin Edgar (propos recueillis par Nicolas Truong), « Cette crise devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat », Le Monde, 19 avril 2020.

[2]Morin Edgar (propos recueillis par André-Yves Portnoff), « Contre la crétinisation d’en haut », Science & technologie, n° 37, mai-juin 1991.

[4]Nuccio Ordine, « Edgar Morin fratelli del mondo », Corriere della Sera, 5 avril 2020.

[5]Lecompte Francis, « Edgar Morin : “Nous devons vivre avec l’incertitude” », Le Journal du CNRS, 6 avril 2020.

[6] Exergue d’Edgar Morin inPortnoff André-Yves et Sérieyx Hervé, Alarme citoyens ! Sinon, aux larmes ! Manifeste pour une France « vénitienne », Caen : EMS (Éditions management et société), 2019 (analysé sur le site de Futuribles).

[7]Morin Edgar et Ceruti Mauro, Notre Europe. Décomposition ou métamorphose ?, Paris : Fayard, 2014 (analysé sur le site de Futuribles).

Site web
https://tracts.gallimard.fr/fr/products/tracts-de-crise-n-54-un-festival-d-incertitudes

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