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The Future of the World: Futurology, Futurists, and the Struggle for the Post-Cold War Imagination

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The Future of the World: Futurology, Futurists, and the Struggle for the Post-Cold War Imagination
ANDERSSON Jenny , « The Future of the World: Futurology, Futurists, and the Struggle for the Post-Cold War Imagination », Oxford University Press, 2018.

Ce livre propose une lecture politique de la généalogie et de l’évolution du concept de prospective (futurology) de 1945 aux années 1990. Il s’adresse et à ceux qui s’intéressent à l’histoire de la prospective, et aux praticiens de la prospective. Aux uns comme aux autres, il dévoile les courants et tensions idéologiques qui ont jalonné la formation de ce concept et qui sont pour la plupart oubliés aujourd’hui. L’histoire des réflexions sur le futur et de la prospective a donné lieu ces dernières années à plusieurs livres et articles. Aucun toutefois n’avait autant pris le parti de déconstruire les catégories et de privilégier une lecture mettant en lumière la complexité et l’hétérogénéité de ce type de réflexion.

Jenny Andersson s’oppose à une lecture selon laquelle la prospective aurait connu un développement après la Deuxième Guerre mondiale comme source d’expertise d’une planification d’État en plein essor, puis serait entrée en crise au cours des années 1970, alors que les limites du pouvoir de transformer l’avenir au moyen de méthodes nouvelles et rationnelles devenaient évidentes [1]. Selon elle, après 1945, la notion de futur est écartelée entre ceux qui la perçoivent comme un moyen de contrôle et de maintien de l’ordre mondial instauré par la guerre froide, et ceux qui la conçoivent comme un moyen de s’affranchir de cet ordre établi. Pour les premiers, le futur s’écrit au singulier. La pluralité des futurs qu’ils mettent en avant dans des scénarios ne serait qu’apparente. La méthode des scénarios conduit à trier parmi les futurs possibles afin de choisir le futur optimal : il s’agit de fermer des portes en se fondant sur un jugement de désidérabilité de telle sorte qu’une société dite de masse ne puisse être à l’origine de résultats indésirables. Les formes de prédiction sont conçues comme un mécanisme de correction mis au point par des experts et pesant sur la décision démocratique. La question du choix du futur souhaitable devient donc un sujet d’expertise et non plus un sujet de délibérations démocratiques. Pour les seconds, le futur est pluriel, c’est un espace de protestation qui fait appel à l’imagination.

Pour convaincante que puisse paraître la ligne de démarcation tracée par Jenny Andersson, il nous semble qu’elle est devenue poreuse au fil du temps. Certes, encore aujourd’hui, façonner des futurs possibles au moyen de méthodes comme celle des scénarios n’est pas un acte révolutionnaire. Ce travail est effectué en général au sein d’organisations et d’entreprises qui cherchent à se transformer et s’adapter. Mais il n’a plus la même connotation qu’au temps de la guerre froide. Il constitue souvent une véritable démarche exploratoire d’ouverture des possibles et de formulation d’idées nouvelles, parfois couplée à des techniques de stimulation de l’imaginaire, sans recherche systématique du scénario souhaitable.

Jenny Andersson propose encore une analyse qui faisait défaut dans l’histoire de la prospective : elle étudie en effet le rôle des prospectivistes d’Europe de l’Est, en Tchécoslovaquie sous l’influence du philosophe Radovan Richta, en Pologne avec le sociologue Andrzej Sicinski, en Union soviétique sous la houlette du sociologue Igor Bestuzhev-Lada, et en Roumanie avec le futur ministre de l’Éducation Mircea Malitza et le mathématicien Mihai Botez. Dans le bloc de l’Est, la prévision (forecasting) fut réhabilitée après la mort de Staline en 1953. Quand les discussions s’engagèrent entre les Soviétiques et les Américains, l’idée que les deux systèmes partageaient les mêmes problèmes propres aux sociétés industriellement avancées, ne pouvait même pas être formulée. Mais la promesse d’une expertise neutre d’approches telles que la prévision et l’analyse de système rendirent possibles des formes de collaboration entre les deux blocs.

L’auteur affirme ainsi qu’une nouvelle élite technocratique chevauchant le Rideau de fer put échanger des données et des méthodes dans des domaines allant du contrôle des armes nucléaires à la modélisation du climat et l’approvisionnement énergétique. Les prévisionnistes (forecasters) des différents pays de l’Est se réunissaient entre eux et certains pouvaient participer aux réseaux de prospective occidentaux. La recherche sur le futur permettait de construire un pont symbolique sur le Rideau de fer. De 1966 à août 1968, le groupe Richta devint le centre des débats transnationaux sur la prévision (forecasting) et la recherche sur le futur (future research), représentant le symbole d’un autre avenir pour le bloc de l’Est ou « un socialisme à visage humain ». Mais deux conceptions s’opposaient : celle de la prévision comme une nouvelle forme de planification totale permettant d’aller au-delà de la planification quinquennale, et englobant tout l’avenir de la société socialiste au moyen de la production d’une myriade d’indicateurs, d’une part ; et celle, plus philosophique, de Richta, postulant la possibilité de l’émancipation de l’homme à l’ère postindustrielle grâce à l’automatisation induisant la fin du travail et un changement des valeurs.

Cette conception du futur comme un lieu voué à l’imagination utopique des hommes fut l’objet de débats dans le bloc de l’Est, du milieu des années 1950 à août 1968, date de l’écrasement du printemps de Prague. Les socialistes révisionnistes qui affirmaient l’importance du futur dans l’existence humaine et le rôle de l’homme dans le changement social eurent une influence directe sur les études sur le futur (futures studies) occidentales, selon lesquelles le futur était un espace de résistance contre les formes de prévision de la guerre froide, nourri par l’imagination des hommes. Après août 1968, les débats ouverts sur le futur furent clos à l’Est et la recherche sur le futur guidée par l’URSS se réorienta vers une forme de planification à long terme, essentiellement économique et technologique, appelée prognostika.

Ce livre dense et documenté nous invite à une lecture tout en nuances de l’histoire des réflexions sur le futur et nous en livre une interprétation originale qui ne fera pas l’unanimité. On peut regretter que l’auteur adopte une tonalité quelque peu morose pour nous livrer sa vision de la généalogie de la prospective : en effet, elle met sans cesse l’accent sur la prépondérance, dans l’après-guerre, de la prévision comme instrument d’une volonté de pouvoir sur le temps, au détriment d’autres façons de réfléchir à l’avenir (future thinking) fondées sur l’amour, l’imagination et la protestation. Cette dichotomie, pour autant qu’elle ait existé, s’est estompée avec le temps, la prospective étant en constante évolution. À contre-courant des visions anti-utopiques qui se développent actuellement, qu’elles soient transhumanistes et technophiles, ou fondées sur la perspective d’un effondrement, la prospective s’ouvre à d’autres disciplines telles que la fiction ou le design pour créer de nouveaux imaginaires et ouvrir le champ des possibles.



[1] Elle s’oppose en cela à la thèse de l’historienne Elke Seefried. Voir Roëls Corinne, « Un regard sur la genèse de la prospective. À propos de l’ouvrage d’Elke Seefried, Zukünfte. Aufstieg und Krise der Zukunftsforschung 1945-1980 », Futuribles, n° 416, janvier-février 2017, p. 67-72.

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