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Supercroissance. La stagnation séculaire n’aura pas lieu

Par

Supercroissance. La stagnation séculaire n’aura pas lieu
HAFIED Faÿçal , « Supercroissance. La stagnation séculaire n’aura pas lieu », FYP éditions, 2017.

Depuis quelques années, l’un des débats importants qui animent le monde des économistes est celui de la « stagnation séculaire ». L’enjeu pour l’avenir est de taille : il s’agit des perspectives de croissance à long terme des pays avancés. Certains, à l’instar de Robert Gordon, considèrent que nous sommes voués à une faible croissance, les innovations à venir, dont celles associées à l’économie numérique, ayant des potentialités en termes de productivité très inférieures à celles qui ont porté les précédentes révolutions industrielles. D’autres au contraire envisagent des perspectives radieuses, les gains promis par l’économie numérique n’en étant qu’à leurs premiers balbutiements et devant être considérables. Faÿçal Hafied fait partie de la seconde catégorie et son ouvrage est à cet égard porteur d’un optimisme technologique très rafraîchissant.

L’auteur décline avec un certain talent les canaux par lesquels l’économie numérique, et plus globalement la quatrième révolution industrielle, va bouleverser tous les domaines de la production et des modes de vie. Des innovations radicales se profilent partout, portées par les possibilités associées à « l’innovation ouverte » et à l’éclosion de la sérendipité [1] facilitées par les nouvelles technologies. Les freins actuels associés aux difficultés de financement de ces innovations seront balayés par les possibilités de financement direct du crowdfunding.

Bien sûr, d’autres freins peuvent ralentir les bénéfices prometteurs de cette quatrième révolution industrielle, parmi lesquels des régulations excessives qui protègent certaines rentes et réduisent au contraire celles associées à l’innovation. Il dépendra ici de chaque pays de faire les bons choix et de réduire ces régulations anticoncurrentielles afin de prendre place dans le train de la nouvelle croissance économique qui se dessine. Une autre difficulté sera, comme pour les précédentes révolutions industrielles, de préparer la main-d’œuvre potentielle aux nouvelles qualifications associées aux transformations technologiques brutales qui s’annoncent. Ces aspects sont rapidement évoqués dans l’ouvrage, et souvent de façon caricaturale comme s’ils étaient nouveaux et propres à la quatrième révolution industrielle à venir, alors que de nombreux travaux montrent qu’ils ont également concerné les précédentes révolutions industrielles. Mais il est utile de souligner ici que, dans les bouleversements qui se préparent, il y aura donc des gagnants et des perdants, tant au niveau des pays qu’à celui des individus.

Cet ouvrage se lit facilement. Il est rempli de nombreux exemples très concrets qui renforcent son propos. Son optimisme s’emballe sans doute souvent mais rejoint celui, très argumenté, de travaux récents d’auteurs reconnus auxquels l’ouvrage aurait pu se référer davantage, comme par exemple Bart van Ark ou Dan Sichel [2]. Mais cette contribution est à cet égard bienvenue dans le débat.

On peut regretter la présence du septième et dernier chapitre, qui avance tout d’abord de façon très affirmative et non argumentée (ce serait d’ailleurs impossible) que la supercroissance induite par l’économie numérique dépassera par son ampleur celle associée aux précédentes révolutions industrielles. Et qui poursuit par des propositions de politiques économiques bien pauvres, sinon passéistes, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour un ouvrage sur un tel thème. La première d’entre elles préconise l’instauration d’un impôt négatif sur le travail, afin de lutter contre la pauvreté en stimulant l’offre de travail. Mais la pertinence d’une telle politique serait avérée et forte, même en dehors de tout contexte de choc associé à l’économie numérique ! La seconde proposition préconise la suppression du lien de subordination salariale, qui serait un frein à « l’innovation ouverte » qui reposerait plus efficacement sur l’autoentrepreneuriat. L’auteur ignore ici superbement les modes de subordination extrêmes auxquels peut aboutir la dépendance économique sans contrat de travail. Et il en va de même pour les autres propositions, assénées sans recul.

La question de la coordination des politiques économiques, tout particulièrement en Europe, n’est pas mentionnée, alors qu’elle conditionne fortement les perspectives de croissance. Dans la zone euro, certains pays (Allemagne et Pays-Bas surtout) y connaissent un excès d’épargne et sont au plein emploi tandis que d’autres (dont la France) connaissent à la fois un déficit d’épargne et un chômage massif. Par ailleurs, l’exemple des États-Unis est sans cesse invoqué, ignorant que dans ce pays la proportion des salariés dans l’emploi augmente encore continûment et que les gains de productivité y demeurent historiquement faibles depuis plus de 10 ans.

La lecture de cet ouvrage est à la fois facile et distrayante. Elle apporte de nombreux exemples concrets sur de multiples aspects. Mais elle ne suffit pas à se faire une idée équilibrée des débats actuels sur la stagnation séculaire.

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Pour aller plus loin, voir notamment le dossier « Productivité, croissance, emploi » paru dans Futuribles, n° 417, mars-avril 2017. URL : https://www.futuribles.com/fr/revue/417/. Consulté le 7 septembre 2017 (NDLR).



[1] Selon le poète anglais Horace Walpole, qui créa ce néologisme en 1754, la sérendipité est le fait de découvrir quelque chose par accident et sagacité alors que l’on est à la recherche de quelque chose d’autre (NDLR).

[2] Voir par exemple : Van Ark Bart, « The Productivity Paradox of the New Digital Economy », International Productivity Monitor, n° 31, automne 2016, p. 3-18 ; et Branstetter Lee G. et Sichel Daniel, « The Case for an American Productivity Revival », Policy Brief, n° 17-26, juin 2017, Peterson Institute for International Economics.