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Économie, emploi - Société, modes de vie

Sortir de la croissance. Mode d’emploi

Par

Sortir de la croissance. Mode d’emploi
LAURENT Éloi , « Sortir de la croissance. Mode d’emploi », Les Liens qui libèrent, 2019.

Économiste à l’OFCE, le Centre de recherche en économie de Sciences Po, et enseignant à l’université de Stanford, Éloi Laurent publie Sortir de la croissance. Mode d’emploi, ouvrage dans lequel il poursuit une réflexion et un travail entrepris depuis plusieurs années sur l’articulation des transitions écologique et sociale, et leur mise en œuvre concrète. Une sorte de « science de la transition » qu’il définit en trois étapes où l’on sait 1) quel est l’état souhaité, 2) l’état à dépasser et 3) quelle voie praticable on peut emprunter pour aller de l’un à l’autre. Dans cet essai, il s’appuie sur nombre d’études et travaux académiques qu’il met en perspective. Œuvre de synthèse remarquable par sa concision et précision, l’ouvrage d’Éloi Laurent fait une critique politique de la croissance, critique visant à changer les politiques publiques pour passer, pour le dire rapidement, de la poursuite de la croissance économique à la satisfaction du bien-être.

La première partie de son ouvrage est consacrée à démonter minutieusement le mythe de la croissance : sur les aspects sociaux, écologiques, démocratiques, psychologiques. La croissance économique est un indicateur trop composite, qui ne nous permet pas de savoir si ce qui doit croître, croît bien, et si ce qui doit décroître, décroît effectivement. Elle entrave donc notre vue et compréhension de ce qui se passe, et biaise en conséquence notre action.

Il s’attache tout d’abord à reprendre les intérêts et limites de différents indicateurs, des plus agrégés aux tableaux de bord à plusieurs dimensions. Mais en outre, de nombreux présupposés, comme le fait que la croissance économique apporterait l’emploi, la démocratie, réduirait la pollution ou les inégalités, sont démentis par les faits au cours de plusieurs chapitres dédiés. La croissance est bien là…, mais pas les améliorations attendues sur les autres volets. Éloi Laurent ne dit pas que l’indicateur de croissance du produit intérieur brut (PIB) ne fut d’aucun recours au cours de l’Histoire (il fut notamment un indicateur construit dans les années 1930 pour comprendre la crise passée aux États-Unis), il dit plus précisément qu’aujourd’hui, cet agrégat indistinct ne nous permet absolument pas de piloter des politiques publiques fines répondant aux besoins humains actuels.

Puis il reprend de nombreux travaux existants, académiques ou d’institutions internationales, qui illustrent que les questionnements et les outils alternatifs disponibles aujourd’hui sont nombreux, et permettent de travailler concrètement sur le bien-être (revenu, emploi, santé, éducation, confiance, inégalités, institutions, résilience, ressources naturelles, crises écologiques...). Alors, si l’on s’interroge encore sur ce qui nous conduit collectivement à conserver cette unique ou principale boussole, la réponse réside sûrement dans l’énoncé de Henry Wallich, conseiller d’Eisenhower et gouverneur de la Réserve fédérale américaine : « tant qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir, ce qui permet de tolérer des écarts de revenus importants ».

Dans sa seconde partie, une fois les états à dépasser et souhaités définis, il décrit plusieurs pistes concrètes, à toutes échelles, pour passer de cette philosophie et cet indicateur en fin de vie à une recherche du bien-être qui s’occupe de développement humain, de résilience aux chocs, notamment écologiques, et de soutenabilité. Les objectifs du développement durable constituent une base solide, mais ils doivent maintenant devenir performatifs, c’est-à-dire orienter les politiques publiques et actions privées.

Ce que nous propose Éloi Laurent permet de s’appuyer largement sur des leviers qui sont là ou en germe. Et ils sont déjà multiples, à tous les niveaux. Son livre est ancré dans un pragmatisme évident et en même temps radical, dans le sens où il propose bien de s’occuper des racines des maux de notre modèle de développement économique, obsolète par rapport aux enjeux sociaux, environnementaux et territoriaux de 2020.

Dans son chapitre « Agir dans les territoires », il plaide pour une vraie prise en compte du bien-être territorial, mais fait en revanche le constat qu’en ce domaine, l’outillage statistique est défaillant. À part quelques enquêtes opaques sur l’attractivité territoriale, la prise en compte des enjeux territoriaux est globalement assez indigente. Et là, l’appui sur l’expression des citoyens est incontournable, comme en témoignent quelques exemples tels que le Nord-Pas-de-Calais il y a 10 ans ou la Nouvelle-Écosse en 2019.

Le volet sur les entreprises est malheureusement trop bref pour en tirer quelques enseignements, au-delà de pointer les contradictions de la récente loi PACTE, appelant à la responsabilité des entreprises à travers l’« intérêt social », mais toujours au nom de cette sacrée croissance (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises).

En conclusion, Éloi Laurent insiste sur le besoin aujourd’hui de réencastrer le projet politique et de développement dans les limites des écosystèmes. Cela peut sembler immense comme tâche, mais il nous rappelle aussi que nous évoluons déjà dans un univers fini. Mais un espace aux limites aujourd’hui définies par les inégalités. Il ne s’agit donc pas de faire un apprentissage de la limite à partir de rien, mais de « convertir la limite actuelle en une limite juste, en passant de la limite de l’inégalité à celle de la responsabilité ».