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Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles

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Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles
VILLALBA Bruno and SEMAL Luc , « Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles », éditions Quæ, 2018.

Bruno Villalba et Luc Semal, respectivement professeur à AgroParisTech et maître de conférences en science politique au Muséum national d’histoire naturelle, ont coordonné l’ouvrage Sobriété énergétique. Fruit de plusieurs travaux de recherche, ce livre regroupe les contributions de divers auteurs. Il incarne l’entrée de la sobriété énergétique dans le champ académique, notamment en France, et positionne la sobriété comme un levier politique à considérer pleinement dans la transition énergétique. Même si les citations nombreuses d’Ivan Illich, André Gorz, ou Gunther Anders témoignent d’une filiation intellectuelle et historique, l’actualité de la sobriété apparaît pleinement à l’heure où enjeux sociaux et environnementaux se recoupent.

Le moment où est publié cet ouvrage est intéressant parce que la sobriété est encore aujourd’hui porteuse d’une radicalité, dans le sens où elle questionne fondamentalement le paradigme sociétal dominant (s’appuyant entre autres sur la société de consommation et l’abondance énergétique, reposant sur 80 % d’énergies fossiles). Et en même temps, la sobriété s’institutionnalise dans des travaux de recherche et parfois au travers de politiques publiques, locales principalement. Mais considérer la sobriété oblige à interroger le paradigme actuel, notamment de croissance. Car si le monde est infini, alors pourquoi se questionner sur ses besoins, sur le « assez » ?

La première partie traite de la dimension politique de la sobriété. Le premier chapitre y rappelle le tropisme de l’offre pour aborder les questions énergétiques. Or la sobriété rend visible notre dépendance à l’énergie et au système sous-jacent ; elle permet d’interroger ses causes, et donc la consommation. La question de l’institutionnalisation et politisation de la sobriété est ensuite posée comme étape incontournable, tant la notion reste une construction sociale. Car si la finitude des ressources comporte une dimension physique, ce que la sobriété recouvre peut varier dans des proportions considérables selon les contextes La définition des conditions de renoncement à l’abondance énergétique doit donc résulter d’une élaboration démocratique.

Le chapitre suivant, de Mathilde Szuba, présente justement des expériences historiques de renoncement, rationnement en l’occurrence, et leurs conditions de réussite et d’acceptation, notamment aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, ou encore à Paris pour le charbon au début du XXe siècle. Le rationnement était perçu comme moyen « d’avoir accès » à une ressource et de mettre fin à des « abus criants », il introduit donc la notion d’équité, centrale au fil de l’ouvrage.

Le troisième chapitre est dédié aux enquêtes réalisées au sein de collectifs locaux pratiquant, délibérément ou non, la sobriété (AMAP [associations pour le maintien d’une agriculture paysanne], associations de solidarité…). L’ambivalence de la notion est ici révélée, naviguant entre : « consommer moins parce que nous y sommes contraints, mais aussi pour vivre mieux ». La perception des individus illustre comment la bascule de « choisie à subie » ne tient pas à grand-chose, mais souvent à une dynamique et un contexte.

Viennent ensuite trois chapitres sur la territorialisation de la sobriété énergétique : à Totness au Royaume-Uni, via le pic pétrolier ; dans le Nord-Pas-de-Calais avec l’association Virage Énergie ; et à l’échelle régionale, toujours dans le Nord-Pas-de-Calais, avec la dynamique Troisième Révolution industrielle illustrant, selon Bruno Villalba, la difficulté à se départir de l’imaginaire techniciste, même dans des visions ayant pour objectif une réduction de la consommation énergétique de 60 % !

La deuxième partie de l’ouvrage regroupe quatre chapitres sur les questions d’inégalités et de justice, car la sobriété interroge immédiatement les inégalités de consommation et la définition d’un « monde commun » autour des enjeux environnementaux. Loin de ne représenter que restrictions et contraintes, la sobriété peut constituer un levier d’émancipation et d’autonomie pour les individus. En lien avec les travaux d’Amartya Sen, les stratégies mises en place par les individus relèvent de « capabilités », notamment pour les plus modestes, et leur permettent de sortir de la disqualification sociale. Ces échanges et pratiques au sein de collectifs permettent de reprendre la main sur leur consommation, sur un système énergétique construit historiquement plutôt indépendamment des usagers, pour les technologies tant de production que d’efficacité énergétique.

Ainsi, la sobriété n’est pas synonyme d’austérité (vision verticale et descendante), et peut se conjuguer avec mieux-vivre dans de nombreux cas (vision collective, plus ascendante, participative) et s’appuyer sur des ressources et pratiques de personnes gérant des tensions au quotidien. Elle peut permettre de valoriser des savoirs individuels et collectifs déconsidérés dans le paradigme de consommation actuel. Pour dépasser cette notion d’austérité souvent accolée à la sobriété, la suffisance ou la satiété, termes employés à plusieurs reprises, semblent de bons synonymes. Elles permettent d’illustrer que la sobriété se joue à double sens entre le « trop » et le « pas assez » : pour les plus énergivores, cela signifie réduire leur consommation ; pour les plus modestes, notamment les précaires énergétiques, cela se traduit par plus de confort. C’est notamment à cette condition que la mise en débat d’une sobriété collective pourra être audible.

Car comme Bruno Villalba le dit en conclusion, la « satiété énergétique, si elle existe, n’est pas une donnée naturelle ». La sobriété est fondamentalement sociale ; même si elle repose sur des limites physiques mais aussi politiques, elle est le fruit de normes, pratiques, habitudes, infrastructures, systèmes techniques, à un moment et dans un lieu donnés. Sa définition reste donc une œuvre collective à construire.

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