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Retour de la guerre

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Retour de la guerre
HEISBOURG François , « Retour de la guerre », Odile Jacob, 2021.

« Il faut préparer les esprits à la montée des périls et s’organiser en conséquence ». Tel est le message de François Heisbourg aux Européens dans son dernier ouvrage, Retour de la guerre, dont la couverture grise est à l’image de la conflictualité latente qui caractérise le monde d’aujourd’hui. À l’heure où la menace environnementale ou sanitaire occupe le devant de la scène, l’auteur rappelle les risques bien réels de nouvelles guerres conventionnelles, ou même nucléaires, dans un contexte de confrontation exacerbé par la montée en puissance de la Chine.

Conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, l’auteur décrivait déjà, dans son livre précédent [1], un monde de prédateurs où États-Unis, Chine et Russie s’affrontaient sur de nouveaux « terrains de chasse ». Aujourd’hui, le temps n’est plus seulement à la domination économique, technologique ou même idéologique, mais bien au risque de guerre, d’autant plus élevé que l’évolution des armes ouvre la voie à des processus d’escalade incontrôlés.

Hormis l’aggravation des tensions économiques, politiques et sociales — « poudres d’explosions futures » — la pandémie a accru les rivalités entre les deux superpuissances, dont le discours et le comportement belligène sont essentiellement guidés par des considérations de politique intérieure. Les États-Unis, confrontés à des fractures sociales et politiques inédites, puisent dans leur opposition à la Chine les éléments d’un projet fédérateur. La Chine, pour sa part, construit un narratif agressif de victoire sur la Covid, sur le double registre économique et social d’une part, patriotique de l’autre, pour renforcer la légitimité et l’emprise du parti communiste chinois. Cette rivalité, longtemps économique et idéologique, est aujourd’hui stratégique. Depuis que l’empire du Milieu revendique sa « brillance », il n’hésite plus à contester la domination militaire américaine en mer de Chine du Sud et de l’Est, qui limite ses accès à l’océan Pacifique. Plus largement, la compétition porte sur la maîtrise de la zone indo-pacifique où transitent 50 % des échanges maritimes internationaux : un enjeu vital. Aussi, Washington cherche-t-il à organiser la région politiquement et stratégiquement, par la consolidation de son système d’alliances bilatérales avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, la réactivation de l’Asian Quad (dialogue stratégique avec l’Inde, le Japon et l’Australie) ou l’esquisse d’un « D10 » qui préfigurerait une institution internationale représentative des démocraties. En face, Pékin tisse sa toile : élargissement de sa zone d’influence via son projet des routes de la soie, conclusion de partenariats stratégiques — avec la Russie, notamment, fondé sur une forte convergence d’intérêts —, enfin augmentation constante et massive des dépenses militaires (+ 6,8 % en 2021).

Qu’en est-il alors du risque de guerre dans la région ? Outre les « infraguerres » — cyberattaques, guerres technologiques ou application extraterritoriale du droit américain — et les opérations militaires en mer de Chine, d’autant plus dangereuses qu’elles donnent l’illusion d’être maîtrisées, le sort de Taiwan reste la principale cause d’un conflit potentiel. Alors que Xi Jinping ne cache plus ses intentions de réunification, il y a fort à parier que les États-Unis ne prendront pas la responsabilité d’une attaque nucléaire pour sauver l’île. Et pourtant, l’existence de nouvelles armes fortement « déstabilisantes » rend crédible le risque de dérapage.

D’une manière générale — et au-delà de la seule rivalité sino-américaine — c’est le nouveau visage de la guerre qui rend l’époque si belligène. François Heisbourg aborde son sujet de prédilection : les structures de force, les systèmes d’armes et les moyens de leur orchestration, et surtout l’évaluation des forces de l’adversaire, la mesure des risques et la crédibilité de la dissuasion.

Naguère prérogative des États, la guerre n’a cessé de se démocratiser sous l’effet de la révolution numérique qui, en vertu de la loi de Moore, augmente de manière exponentielle le ratio performance/coût du matériel. C’est ainsi que Daech a pu mener, en Syrie, des opérations extrêmement meurtrières avec un smartphone, un drone du commerce et un pain d’explosif, ou que l’Iran a détruit une partie des installations pétrolières de l’Arabie Saoudite (entraînant une perte de 500 millions de dollars US par jour) à l’aide d’une vingtaine de drones et missiles de croisière, pour un coût d’une dizaine de millions de dollars US. Autres manifestations de la démocratisation de la guerre : la multiplication des cyberopérations, la diffusion des moyens « cinétiques » de la guerre — drones, systèmes autonomes… — ou l’accès à l’espace avec la miniaturisation des satellites et la réduction des coûts de lancement.

Pendant de la démocratisation, la banalisation de la guerre ; mais attention, avertit l’auteur : ce qui est banal n’est pas forcément anodin, et c’est justement parce que certaines actions sont ouvertes à tous et menées avec une certaine récurrence qu’elles comportent un risque de dérapage élevé. Ainsi, dans la cybersphère, les attaques sont d’autant plus dangereuses que leur origine est difficilement identifiable, qu’elles ne peuvent pas être dissuasives, qu’elles sont peu coûteuses et par conséquent ouvertes à tous, et enfin, que la gradation des dangers de guerre est floue. Il en est de même des systèmes autonomes, pour lesquels il faut ajouter le sentiment irrationnel que les détruire serait moins agressif.

Il n’en demeure pas moins que la possession des moyens les plus performants reste le propre des grandes puissances. Dans ce domaine, l’apparition de nouvelles armes hypervéloces bouleverse déjà les rapports de force. En volant à plus de cinq fois la vitesse du son sans perdre en précision ni manœuvrabilité, en portant indifféremment des ogives nucléaires ou conventionnelles, ces armes sont capables de défier les systèmes antimissiles tout en entretenant une ambiguïté sur la nature de leur charge. En cela, elles remettent en question les fondements mêmes de la dissuasion nucléaire.

Ces multiples facteurs belligènes se déploient dans un monde en quête de repères. Le système onusien, s’il a le mérite d’exister, est miné par l’unilatéralisme des grandes puissances. Quant aux alliances politiques et militaires, elles restent fragiles : le Japon, l’Australie ou la Corée du Sud interviendraient-ils aux côtés des États-Unis pour défendre Taiwan ? De même, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) se mobiliserait-elle pour défendre les pays baltes ou la Pologne contre une intervention des troupes russes ? Enfin, la Chine, superpuissance émergente, ne semble pas porteuse d’un projet de gouvernance pour la planète. Aussi l’auteur compare-t-il l’époque actuelle aux années 1930, caractérisées par un monde en crise, dans lequel la puissance établie — la Grande-Bretagne — a cessé d’exercer son hégémonie, tandis que la puissance montante — les États-Unis — refusait de prendre le relais. Ce « piège » de Kindleberger, du nom du professeur américain qui l’a mis en lumière en 1973, pourrait à l’évidence s’appliquer au vide stratégique observé actuellement, si propice à l’instabilité mondiale.

Et l’Europe ? La pandémie a soulevé des doutes sur sa capacité à agir rapidement et collectivement. Sans forte autonomie stratégique, qui suppose des moyens et des choix communs quant aux opérations menées, au partage du « fardeau » et au partage des risques, elle risque de subir les forces extérieures sans les maîtriser.

À n’en pas douter, seul le gris pouvait habiller ce dernier livre de François Heisbourg.



[1]Le Temps des prédateurs. La Chine, les États-Unis, la Russie et nous, Paris : Odile Jacob, mai 2020.

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