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Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique

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Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique
ZASK Joëlle , « Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique », Premier Parallèle, 2019.

L’essai de Joëlle Zask pourrait sembler s’inscrire opportunément dans l’actualité. En Californie, en Australie, en Grèce, en Amazonie, etc., les forêts brûlent en occasionnant des drames et des dégâts qui défient la mesure. Pourtant, son analyse des mégafeux se distingue plus encore par son intérêt prospectif : en explicitant un phénomène émergent du monde urbain anthropocène, la philosophe alerte sur les nouveaux enjeux qui engagent le futur des établissements humains.

Qu’est-ce qu’un mégafeu ? C’est un incendie qui se distingue radicalement de ceux que l’homme a connus et réussi à contenir jusqu’à présent. Son origine comme son espace de propagation sont souvent anthropiques parce que le départ de feu est d’origine humaine, que la forêt concernée relève de l’industrie forestière ou que l’espace est habité. Sa vitesse de propagation et son intensité sont plus importantes que celles des feux de forêt ordinaires. Sa puissance et les destructions qu’il occasionne sont bien supérieures à la normale : il détruit le sol au point d’empêcher durablement toute repousse, sans compter évidemment les équipements et habitations qu’il détruit sur son passage.

Les mégafeux couvrent entre 20 000 et 40 000 hectares. Ils représentent moins de 3 % du nombre annuel d’incendies de forêt, mais 90 % des surfaces brûlées. Ils ont également tendance à se produire plus fréquemment dans les mêmes zones. Les mégafeux ont un effet particulièrement traumatisant sur les vivants : les animaux restent paralysés lorsqu’ils y sont confrontés et en oublient leur réflexe de fuite ; les humains qui en réchappent sont victimes de graves stress post-traumatiques. Selon la NASA (National Aeronautics and Space Administration), l’hypothèse d’un mégafeu planétaire qui se déclencherait simultanément sur plusieurs continents n’est plus à exclure. Enfin, les techniques dont nous disposons de lutte contre les incendies sont inopérants sur ces feux de forêt. Ceux-ci s’éteignent d’eux-mêmes parce que les conditions météorologiques le permettent ou parce qu’ils s’autoasphyxient.

Les mégafeux constituent ainsi une illustration parfaite de ce que l’on peut nommer l’entrée dans l’anthropocène. On le sait, ce terme a d’abord désigné une nouvelle ère géologique, causée par l’impact des activités humaines sur la Terre, qui succéderait à l’holocène. Changement climatique, extinction des espèces, maintenant mégafeux sont quelques-unes des manifestations dont nous prenons chaque jour un peu plus conscience. Par extension, l’anthropocène désigne aussi un changement de paradigme culturel encore largement à construire et qui se substituerait à ce que des chercheurs comme Bruno Latour ont qualifié de « modernité ».

Pour convenablement appréhender les nouveaux objets qui émergent dans cette ère, ce sont donc de nouveaux concepts, de nouvelles représentations, valeurs, modalités d’association et d’action qu’il va falloir inventer. Ainsi les mégafeux résultent de ces changements globaux : réchauffement climatique, assèchement, etc., d’un côté ; modes industriels de production forestière qui favorisent la monoculture et mettent fin aux méthodes d’entretien traditionnelles et efficaces comme le brûlis, de l’autre ; ouverture de nouveaux espaces agricoles, mitages et installations au sein de massifs forestiers d’habitations et d’équipements de loisir, qui fragilisent encore les écosystèmes et favorisent les départs de feu, enfin. Ajoutons qu’en parallèle, s’est développé un complexe de la gestion des feux pour parer au risque généré, lequel est maintenant dépassé par les événements et ne peut plus, malgré les énormes investissements dont il bénéficie, assurer la sécurité des biens et des personnes tout comme la préservation de ces espaces naturels.

Quelle réponse apporter à ce danger ? On le constate, une part conséquente de l’ingénierie moderne convoquée dans la gestion et l’aménagement des forêts est ici prise en défaut. La conservation, la restauration et l’ensauvagement des milieux forestiers se révèlent doublement importants : parce que les forêts, et particulièrement celles primaires ou non exploitées industriellement, par leur capacité de stockage du CO2, représentent un levier d’atténuation du changement climatique déterminant ; parce que ces forêts constituent des réserves de biodiversité essentielles ; enfin parce qu’elles sont moins sensibles en particulier aux mégafeux.

On ne doute pas qu’une telle approche soit insuffisante : que faire des espaces forestiers aménagés, habités menacés ? Ce sont nos politiques d’aménagement et d’urbanisation du territoire, de gestion des risques et de sécurité civile qui sont là interpellées, et plus généralement notre rapport au monde et mode d’exploitation de la nature. Que fait-on lorsque l’on sait que les techniques de lutte contre les incendies dont on dispose seront de moins en moins efficaces, et que le nombre et la fréquence des incendies, dont les mégafeux, risquent d’augmenter ? On voit qu’il y a là, comme pour nombre de phénomènes et d’aléas catastrophiques caractéristiques du monde anthropocène qui menacent nos espaces urbanisés, un risque majeur. Cette vulnérabilité généralisée de nos établissements humains constituera assurément demain un enjeu prioritaire à relever par nombre de nos politiques, en premier lieu celles de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme.

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