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Pourquoi les paysans vont sauver le monde

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Pourquoi les paysans vont sauver le monde
BRUNEL Sylvie , « Pourquoi les paysans vont sauver le monde », Buchet Chastel, 2020.

L’auteur ne se doutait certainement pas, en publiant ce livre en février dernier, de l’audience qu’il allait connaître une fois l’épidémie de Covid-19 déclarée en France, assortie comme on le sait d’une longue phase de confinement de la population. Dans la mesure où il s’agit d’une pandémie touchant plus de 180 pays dans le monde, lesquels ont, pour la plupart, convergé en matière de confinement, le message que veut porter Sylvie Brunel, professeur à Sorbonne Université, dépasse allègrement les frontières de l’Hexagone. Quel est ce message ?

Partant du constat que la fonction première de l’agriculture est de produire pour nourrir, Sylvie Brunel pointe les nombreuses récriminations dont sont l’objet les agriculteurs. Au gré des chapitres, elle rappelle non seulement ce que l’on doit aux producteurs, qui ont pu évoluer, produire, dégager des gains de productivité, en étant encadrés par des politiques publiques, mais également, et sans doute surtout, à quel point l’avenir des sociétés dépend étroitement de la préservation de la production, des sols pour y parvenir, afin de nourrir la population et en particulier d’approvisionner les zones les plus déficitaires. Car selon l’auteur, l’humanité, hier, aujourd’hui, comme demain, aura besoin de se nourrir, d’accéder aux biens alimentaires, notamment dans les grandes zones urbaines. Et elle ajoute que l’ambition demeure compatible avec le respect du climat, à rebours de ce qui est souvent avancé dans certains milieux.

Un tel message ne peut qu’avoir une certaine résonance avec la crise sanitaire que nous connaissons. De manière inattendue, la crise épidémique a replacé l’agriculture et l’alimentation au rang des priorités des citoyens. Que le monde agricole se saisisse de cette opportunité pour réaffirmer son rôle décisif dans l’économie et dans la société.

Que le monde ait besoin des paysans — terme qui semble recouvrer une certaine légitimité —, Sylvie Brunel le montre d’un bout à l’autre de son ouvrage. Mais elle montre aussi l’étendue de sa vision de l’agriculture et des attentes dont celle-ci fait l’objet. Que ce soit la vente directe, les produits bio, l’agroécologie, etc., Sylvie Brunel dresse un panorama somme toute assez complet des mutations en cours, qui auront des répercussions sur l’activité productive des agriculteurs. Elle recense toutefois les principales limites de ce que l’on pourrait appeler des modes de consommation alternatifs (prix élevés, dépendance vis-à-vis des saisons touristiques, contrainte émanant des distances géographiques…), afin de redonner une légitimité à l’agriculture dite conventionnelle. Car selon Sylvie Brunel, ces nouvelles tendances de consommation, inséparables de l’intérêt accordé à l’environnement, ne sauraient remettre en question la nécessité de maintenir une sécurité alimentaire, que ce soit à l’intérieur des frontières — et la crise du Covid-19 nous le rappelle depuis le mois de mars — ou en dehors des limites géographiques qui bordent le territoire français.

L’auteur aboutit ainsi à une proposition, que certains jugeront originale, de regrouper les missions de l’agriculture sous le qualificatif 6F : food, feed, forest, fiber, fuel, fix (nourriture, alimentation, forêt, fibre, carburant, localisation).

Alors évidemment, la lecture de cet ouvrage pourra susciter chez certains un sourire, voire de l’ironie, ou pourquoi pas un haussement d’épaules, car ce que propose Sylvie Brunel pourrait être perçu comme un exercice d’équilibriste. Les plus vindicatifs estimeront qu’elle se situe dans un passé révolu. Si les thuriféraires de l’environnement souhaitent en finir avec l’agriculture qualifiée abusivement de « productiviste », l’auteur estime que l’on peut par exemple concilier production et environnement. C’est pourquoi elle livre au lecteur cette conviction que le progrès ne peut être rejeté, qu’il n’y a pas à opposer les modèles mais plutôt à chercher les leviers de leur convergence, que la compétitivité est importante… On comprend mieux alors qu’aux 6F correspondent les 9P (paix, prix, pluies, puits, plantes, politiques, propriété, protection, paysans) et les 5R (respect, reconnaissance, rencontres, responsabilité, rémunération et réconciliation).

Moins que passéiste, l’analyse de Sylvie Brunel est au contraire résolument tournée vers l’avenir. Son diagnostic arrive au bon moment de ce point de vue. Tout démontre que les paysans, comme elle dit, sont aujourd’hui perçus d’une autre manière qu’il y a encore quelques mois. Le chapitre 8, dédié aux pénuries alimentaires, rappelle combien sont vulnérables les populations, mais aussi les récoltes qui nourrissent ces populations. Les risques de pénurie restent prégnants dans le monde. Et même des sociétés développées comme la société française ont été obligées de s’interroger sur ce type de risque, à la faveur d’une épidémie se propageant dans le monde. Si un pays comme la France n’a pas été confronté à ce risque de pénurie, le Programme alimentaire mondial (PAM) de l’Organisation des Nations unies a pour sa part préparé les esprits à un désastre humanitaire lié à cette épidémie et à la crise économique, en évoquant l’importance, dans les mois à venir, de l’aide alimentaire. Pour aider, il faut produire.

On connaît l’acuité des débats autour de la question agricole, de son mode de production aux conséquences fâcheuses sur l’environnement, etc. Le message de Sylvie Brunel a ce mérite d’être porteur d’un certain optimisme. Que celles et ceux qui sont en désaccord le fassent savoir après avoir lu l’ouvrage, et que le débat s’installe.

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