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Mémoires

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Mémoires
FARGE Yves , « Mémoires », Autoédition Yves Farge, 2019.

Tome I (1939-1980,De l’enfant curieux au chercheur confirmé), 290 p. (https://www.thebookedition.com/fr/memoires-tome-1-p-363177.html)
Tome II (1981-2017, Recherche et technologie. Itinérances), 352 p. (https://www.thebookedition.com/fr/memoires-tome-ii-p-364264.html)

Les autobiographies de personnalités politiques encombrent les tables des librairies, et les livres de souvenirs de diplomates ne manquent pas. Mais peu de personnes ayant exercé des responsabilités importantes en matière de politique, d’administration et de gestion de la recherche ont pris la peine de raconter leur vie. Les Mémoires d’Yves Farge viennent brillamment combler cette lacune. Physicien de formation, spécialisé en physique des solides, Yves Farge a eu une carrière riche et variée. Chercheur, enseignant, directeur de laboratoire, haut fonctionnaire et directeur de la recherche dans une grande entreprise, il s’est occupé de recherche fondamentale, et de recherche appliquée et industrielle, dans le secteur public et le secteur privé. Académicien et membre de nombreuses instances de consultation, il s’est intéressé de près aux questions liées aux relations entre la science, la technologie, l’économie et la société. Récit d’un parcours professionnel, mais aussi d’une trajectoire personnelle, agrémentés de portraits et d’anecdotes, ces Mémoires en deux volumes font le bilan d’une existence bien remplie.

Au cœur de celle-ci figurent plusieurs grandes aventures. Deux d’entre elles sont liées à l’exploitation du rayonnement synchrotron : produit par des électrons en rotation dans les accélérateurs de particules, couvrant un large spectre de longueurs d’onde, ce rayonnement permet de visualiser les structures profondes de la matière et des cellules des organismes vivants. Avec l’appui du physicien d’Orsay Jacques Friedel, et l’aide de son collègue Yves Petroff, Yves Farge mit sur pied, au début des années 1970, le LURE, laboratoire d’utilisation du rayonnement synchrotron, qu’il dirigea durant 10 ans : un établissement « bien différent des autres laboratoires », par son caractère interdisciplinaire, la jeunesse de son personnel de recherche, son ouverture internationale et la variété de ses activités.

Au début des années 1980, il eut l’occasion d’œuvrer, dans le même domaine, à la conception d’un projet plus ambitieux encore, le laboratoire européen de rayonnement synchrotron ESRF de Grenoble. Deux ans avant qu’il ne quitte la direction du LURE, il s’était vu confier par Hubert Curien, alors président de la Fondation européenne de la science (EFS), l’animation du comité chargé de définir les aspects scientifiques et techniques de ce projet. Directeur de la Mission scientifique et technique du ministère français de la Recherche de 1981 à 1984, il continua à y assurer cette tâche. Yves Farge évoque plusieurs autres grands dossiers dont il a été amené à s’occuper, au service de l’État, tout au long de cette « période exceptionnelle » pour la recherche française, sous quatre ministres, pour lesquels il affirme avoir gardé « beaucoup de respect » (les trois autres sont Pierre Aigrain, Jean-Pierre Chevènement et Laurent Fabius) : le transport ferroviaire à grande vitesse, la question des déchets nucléaires, la prospective scientifique et technique, notamment.

Reconnaissant « n’être guère fait » pour un monde politique trop marqué par « les jeux de pouvoir, les ambitions personnelles [et] les compromis boiteux », Yves Farge l’abandonna au bout de quelques années pour devenir directeur de la recherche et du développement du groupe Péchiney, un poste qu’il occupa durant 14 ans. Les pages qu’il consacre à cette partie de sa carrière sont particulièrement informatives, tant le monde de la recherche industrielle est peu familier. Les problèmes qu’on y rencontre combinent aspects scientifiques et techniques, et considérations économiques et commerciales. La spécialité de Pechiney était la transformation de l’aluminium. Avec ce sens pédagogique et cette clarté dans l’expression qui sont une des grandes qualités de ses Mémoires, Yves Farge explique les procédés utilisés pour la fabrication des films d’emballage ou des canettes pour boissons. Le passage de Pechiney, au milieu des années 1990, « d’une culture industrielle à une culture financière », caractérisée par l’obsession de la rentabilité à court terme et de la rétribution maximale des actionnaires, le détermineront à quitter, en 1998, une entreprise qui, dit-il, avait « perdu son âme ».

La dernière partie de la carrière d’Yves Farge est constituée de multiples participations, au titre d’expert, à des comités, commissions et conseils scientifiques, ainsi qu’aux activités de l’Académie des technologies. Le récit de ces années lui fournit l’occasion de nombreuses réflexions sur les sujets variés à propos desquels il a été consulté, comme le principe de précaution, la réforme du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), la politique énergétique de la France, les programmes européens et régionaux de soutien à la recherche. Les aspects scientifiques des questions de défense, également, dont il traite avec beaucoup d’autorité en exprimant un grand respect pour les officiers supérieurs, qui « ne sont pas des hommes d’argent » et dont la plupart l’ont frappé par « leur ouverture d’esprit, leur sens du devoir et de leurs responsabilités ».

Dans le premier volume, avant de décrire sa vie de chercheur, il avait raconté ses années de formation à l’université, plutôt que dans une grande école — un choix qu’il affirme n’avoir jamais regretté : la forte impression que lui ont faite les cours de mathématique de Laurent Schwartz et ceux de mécanique quantique de Pierre-Gilles de Gennes, les événements de mai 1968, qu’il a traversés en observateur un peu perplexe, et ses responsabilités dans les associations d’étudiants catholiques.

Une bonne partie de ce premier volume et la fin du second ont un caractère personnel. Dans des pages pleines d’observations psychologiques et sociologiques d’une grande finesse, Yves Farge évoque son enfance de petit garçon curieux au sein d’une famille très nombreuse (14 enfants de deux lits successifs), dans une France d’immédiat après-guerre pauvre, peu développée au plan technique et très traditionnelle. Avec franchise, il décrit la façon dont une éducation catholique stricte et un contexte familial qui laissait peu de place à l’expression des sentiments l’ont marqué et ont influencé sa vie : « La méconnaissance de mon corps et le mutisme de mon cœur me poussaient […] vers l’action et le monde de la pensée, domaine où je me sentais à mon aise. » Il souligne aussi l’importance qu’ont conservée pour lui, malgré son détachement d’un christianisme dont l’intransigeance en matière de mœurs l’éloignait, les valeurs que lui ont transmises ses parents, comme le respect de toute personne et de la parole donnée, l’amour du travail, et la méfiance à l’égard des honneurs et de l’argent. Et il montre la manière dont son univers s’est progressivement ouvert au monde féminin. L’ouvrage se conclut par un bel hommage à ce que sa femme, l’historienne Arlette Farge, lui a appris du fonctionnement des sociétés humaines et en matière d’expression littéraire, une réflexion sur la famille qu’ils ont fondée, et une description enthousiaste de ces plaisirs du nautisme, de la randonnée en montagne et du contact avec la nature qu’il a découverts dans l’enfance et qui l’ont accompagné tout au long de son existence.

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