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Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique

Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique
CHOPLIN Armelle , « Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique », MétisPresses, 2020.

Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique est le dernier livre de la géographe Armelle Choplin. Nous l’avons adoré ! La force du livre tient à la capacité de l’auteur à nous démontrer comment interroger la brique et le béton permet de saisir la production de l’urbain en Afrique de l’Ouest. Le ciment est un liant, au sens premier — le ciment lie physiquement eau, sable et / ou granulats (gravier ou pierre) pour donner le béton — et au sens figuré : il permet à l’auteur d’évoquer tout à la fois les techniques de construction, la construction des villes coloniales, le développement des villes nouvelles, les imaginaires urbains et la littérature nigériane. Ce livre s’inscrit dans un courant de pensée, le « tournant matériel », qui « propose de saisir l’importance des objets, des choses, des matières, du non-humain, souvent peu visibles mais qui jouent un rôle central dans les relations de pouvoir entre les individus et dans la construction du fait social ».

Un monde gris

L’auteur a eu l’idée du livre en écoutant le géographe David Harvey mentionner qu’entre 2011 et 2013, la Chine a consommé 50 % de plus de ciment que les États-Unis durant tout le XXe siècle. Désormais, la consommation de tonnes de ciment par habitant est prise comme indice de développement par les bailleurs [1]. Dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest, le ciment est considéré comme un produit de première nécessité et bénéficie d’un prix plafond encadré par l’État.

Armelle Choplin analyse la circulation des produits, les acteurs et les cadres politiques qui permettent la mise en place d’une chaîne de valeur globale. Dans ce cadre, elle s’intéresse aux villes nouvelles de Diamniadio (Sénégal), Eko Atlantic City (Nigeria) et Sèmè City (Bénin), mais aussi aux agents immobiliers, promoteurs immobiliers, architectes, grossistes et détaillants. Ces acteurs participent de la fabrication d’une ville marquée par des inégalités profondes que matérialise le ciment : il est à la fois une source d’appauvrissement pour les plus démunis qui tentent d’empiler les parpaings au prix de longs et coûteux efforts, et une source d’enrichissement immédiat pour les plus fortunés qui comblent les moindres espaces restés nus, et verticalisent leur richesse et leur succès.

L’ouvrage offre de belles descriptions de « l’urbanisation sans ville » caractéristique de l’Ouest africain : « Les formes urbaines sont là, mais pas forcément les attributs de la ville. Les paysages sont ceux de l’“inachevé” », comme en témoignent : les tas de parpaings et les sacs de ciment disposés négligemment dans un coin de parcelle, l’omniprésence des quincailleries qui vendent du matériel de construction, les zones d’extraction de sable, les « toiles d’araignée » (branchements illégaux sur le réseau électrique qui indiquent que le réseau légal n’est pas encore arrivé dans ces interstices), les panneaux solaires, les écoles privées, les églises évangélistes (elles viennent au plus près des habitants indigents qui constituent leur fonds de commerce), et les boutiques-containers d’opérateurs de téléphonie mobile, devenues également des guichets bancaires. Bien souvent, ces espaces, encore recensés comme ruraux, sont dénués de tout réseau et infrastructure publics, notamment d’accès à l’eau, à l’électricité et à l’éducation.

Un ciment aux multiples fonctions

L’analyse des différentes fonctions du ciment pour la population est passionnante. On en a recensé six.

Première fonction : le ciment est une épargne et une valeur refuge.Pour les plus pauvres qui ont difficilement accès au système bancaire, acheter des sacs de ciment, et faire construire au fur et à mesure, est un moyen de thésauriser de l’argent. Un sac de ciment est une épargne : sa valeur augmente dès lors que la poudre est mixée à de l’eau et du sable. « Une fois coulé, il matérialise le passage du foncier à l’immobilier et in extenso la création d’un patrimoine. » Le ciment est une matière refuge, que l’on stocke dès que l’on peut, que l’on offre quand c’est possible.

Deuxième fonction : le ciment est une alternative au crédit bancaire. Alors que l’accès au crédit n’est pas possible pour les plus pauvres, le ciment permet de construire au fur et à mesure, brique par brique, en fonction des rentrées d’argent au sein des ménages les plus modestes.

Troisième fonction : le ciment est un moyen d’investir à distance. « Les Africains de la diaspora sont nombreux à investir dans l’immobilier pour thésauriser leur argent à distance. » Plutôt que d’envoyer de l’argent à leur famille, ils achètent des maisons livrées clefs en main par des promoteurs pour éviter les mauvaises surprises lors de la construction, et les litiges fonciers.

Quatrième fonction : le ciment est le symbole d’un habitat solide, le seul à pouvoir résister aux trois mois annuels de fortes inondations. Dès qu’ils le peuvent, les ménages enduisent de ciment le sol en terre battue, puis dressent des murs en ciment. La tôle tend elle aussi à remplacer les toits de paille, qui pourrissent vite et sont inflammables.

Cinquième fonction : le droit au ciment est un droit à la ville et à la modernité. Alors que « la paille, la terre et le bambou sont perçus comme les attributs du village, de pratiques arriérées, de la pauvreté », dans l’imaginaire commun le ciment est le signe de la ville, de la modernité, de la richesse et de la civilisation. « La villa de béton est devenue un signe architectural utilisé pour afficher son adhésion à un mode de vie et une certaine vision du continent, celle de l’entrepreneuriat, de l’“africapitalisme” et du business soi-disant philanthropique, du boom immobilier où l’on vit à crédit, d’une société urbaine consumériste et hédoniste, loin des injonctions à la vie frugale et durable. »

Sixième fonction : le ciment permet d’honorer les esprits.Le culte vaudou est fortement présent le long du golfe de Guinée. Chaque maison se distingue l’une de l’autre par l’esprit et la présence des ancêtres qui l’habitent. Un nombre croissant de fétiches vaudous sont recouverts de ciment, ce qui permet de les protéger, contre les fortes pluies notamment, mais aussi de les honorer à la hauteur de leur importance.

Des alternatives au béton ?

Durable dans le temps, le béton n’est pas durable d’un point de vue écologique. Sa production, son exploitation, sa distribution et sa durée dans le temps sont en effet problématiques. Pour contrer ces effets négatifs du ciment (en termes de consommation de ressources, mais aussi d’inadaptation au climat), l’auteur appelle à une tropicalisation de la construction, soulignant le rôle que commencent à jouer certains architectes ou associations pour favoriser des techniques plus durables. Mais sa démonstration sur les nombreux rôles que joue le ciment est si convaincante que l’on se demande quelles actions pourront effectivement infléchir cette aspiration des habitants des villes africaines pour le ciment. Peut-être de la « matière grise » pour un prochain ouvrage ?



[1] La moyenne mondiale tourne autour de 513 kilogrammes (kg) par habitant. Un pays arrivé à maturité urbaine, avec une transition urbaine achevée, serait autour de 400 kg par habitant. En Afrique, le ratio poids de ciment par habitant est encore faible, avec une moyenne de 115 kg et des différences marquées entre les pays : 121 kg au Nigeria, 180 kg au Bénin, 211 kg au Ghana, 83 kg au Cameroun.

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