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Masters of Craft: Old Jobs in the New Urban Economy

Par

Masters of Craft: Old Jobs in the New Urban Economy
OCEJO Richard E. , « Masters of Craft: Old Jobs in the New Urban Economy », Princeton University Press, 2017.

Richard E. Ocejo est sociologue au John Jay College. Il avait publié en 2014 une analyse de la gentrification de certains quartiers de New York et de ses conséquences [1]. Dans Masters of Craft, il nous livre une véritable ethnographie de quatre métiers anciens, au prestige social plutôt faible, devenus récemment des métiers recherchés, à la faveur des transformations des mondes de la ville et du travail. C’est ainsi qu’il observe le quotidien de jeunes gens diplômés du supérieur ayant choisi de se lancer dans les métiers de boucher, de distillateur, de barman et de coiffeur.

La question à laquelle il cherche à répondre est assez simple : pourquoi des jeunes gens bénéficiant d’une formation de l’enseignement supérieur, ayant donc a priori beaucoup d’options sur le marché du travail, choisissent-ils un métier de service et / ou manuel, qui ne nécessite pas un tel niveau d’études ? Et plus généralement, pourquoi des métiers dont le statut était plutôt inférieur dans l’échelle du prestige gagnent-ils le statut de métier cool dans l’environnement des grandes métropoles ?

En fait, si les métiers sont traditionnels, les façons de les aborder, de les habiter, ne le sont pas. Tout d’abord, il s’agit à chaque fois d’une version haut de gamme de ces métiers. La boucherie dans laquelle travaillent nos jeunes hipsters est située dans un quartier à la mode et propose des pièces de viande rares, auxquelles s’intéresse une clientèle sinon experte, du moins curieuse. La distillerie dans laquelle notre auteur s’engage comme stagiaire pendant plusieurs semaines est une distillerie artisanale qui façonne des bourbons et des gins en petites séries. Le bar auquel nous sommes amenés à nous intéresser n’a rien du bar PMU du coin : il s’agit d’un bar à cocktails pour New-Yorkais branchés. Enfin, le salon de coiffure pour homme (barber shop) dont l’auteur nous décrit le fonctionnement propose des tarifs dont seule une clientèle suffisamment aisée et / ou très soucieuse de son image peut ne pas s’offusquer.

Mais ce que montre également Richard Ocejo, c’est que ces métiers ne sont pas uniquement transformés par les lieux où ils se pratiquent ou bien par la clientèle à laquelle ils s’adressent. Les jeunes qui décident de s’y lancer importent aussi avec eux une culture et des aspirations qui leur sont propres : valorisation de l’originalité et de l’authenticité ; réhabilitation de savoir-faire anciens qui étaient passés à la trappe avec le mouvement d’uniformisation et de massification des produits et des services ; souci de l’histoire et de la culture associées à chaque univers professionnel.

D’une certaine façon, ces métiers, comme les quartiers dans lesquels ils se pratiquent, se sont « gentrifiés ». Investis par une population de la classe moyenne en ascension sociale, ils proposent des produits et des services à des membres de cette même classe sociale. Et il ne s’agit pas uniquement de pouvoir d’achat. Du côté des professionnels comme des clients, les codes culturels sont partagés. L’auteur relate ainsi le licenciement d’un boucher latino-américain, excellent professionnel du point de vue de la découpe de la viande et de sa préparation, mais dont l’attitude vis-à-vis des clients ne correspondait pas à ce que l’on attend dans une boucherie de ce nouveau type.

Car dans cette boucherie, comme dans le bar à cocktails ou dans le salon de coiffure branché, il ne s’agit plus uniquement de vendre un produit ou un service, mais de vendre l’expérience qui va avec, c’est-à-dire l’idée et le sens de ce produit et de ce service. Il s’agit également de transmettre une forme de culture et d’expertise à sa clientèle et, ce faisant, de façonner les goûts. Lorsqu’on se rend dans une boucherie ou un bar à cocktails de ce type, c’est pour y découvrir des choses nouvelles, s’y laisser guider et conseiller. Ce qui suppose de la part des professionnels, outre la maîtrise du geste technique, celle de la communication, ainsi qu’une forme d’assurance.

Revers de la médaille, les nouveaux lieux où se pratiquent ces métiers ne constituent pas des « institutions communautaires » comme ils l’étaient autrefois : le bar, la boucherie, le coiffeur / barbier du quartier s’adressaient à une clientèle locale, où l’interconnaissance jouait un rôle important. Le bar à cocktails à la mode, le boucher qui sert des pièces rares, le salon de coiffure « tendance » ne s’adressent pas aux habitants du quartier dans lesquels ils sont installés. Ce sont des lieux de destination, dans lesquels on se rend en venant parfois de l’autre bout de la ville.

L’ouvrage de Richard Ocejo a le mérite de s’intéresser à la façon dont des jeunes, lassés par les perspectives que leur offrent les métiers de la supposée société du savoir, réinvestissent des métiers manuels ou de service, qui leur semblent plus à même de combler leur recherche d’utilité et de sens. Il ne cache pas au passage les changements et les contradictions que ces réinvestissements entraînent, notamment pour ceux qui exerçaient ces métiers jusqu’ici. La minutie d’éthologue avec laquelle il décrit le quotidien de ces travailleurs, la sophistication de certains gestes techniques, les normes et les rituels qui encadrent leurs pratiques, l’atmosphère qui les entoure, est extrêmement plaisante. Néanmoins, l’ouvrage manque un peu de mises en perspective, de données de contexte et de cadrage. On ne sait rien par exemple de l’importance numérique de ces métiers, dans leur forme traditionnelle comme dans leur forme renouvelée, ni du niveau de rémunération de ceux qui les pratiquent. Du coup, on ne sait pas trop si ce qui nous est décrit ici est et ne restera qu’un épiphénomène, ou bien s’il porte en lui les germes d’une transformation profonde et durable des métiers et de notre façon de les investir.



[1]Ocejo Richard E., Upscaling Downtown: From Bowery Saloons to Cocktail Bars in New York City, Princeton : Princeton University Press, 2014.

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