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Géopolitique - Institutions

L’Union européenne à l’épreuve des nationalismes

Par

L’Union européenne à l’épreuve des nationalismes
VOY-GILLIS Anaïs , « L’Union européenne à l’épreuve des nationalismes », Éditions du Rocher, 2020.

Avec 147 députés, contre 98 en 2014 [1], les élections européennes de 2019 ont marqué un renforcement très net des partis nationalistes, identitaires et souverainistes. Outre la visibilité et les financements qu’ils en retirent, ils acquièrent progressivement une image de respectabilité et une légitimité qui leur permettent d’imposer leurs thèmes dans les débats. S’ils restent divisés en trois groupes — Identité et démocratie, Conservateurs et réformistes européens et membres du Parti populaire européen (Fidesz) —, ils sont déjà capables de freiner des avancées sur des sujets stratégiques multilatéraux tels que des accords sur le climat ou l’environnement. Leur poids politique est donc aujourd’hui incontestable.

Anaïs Voy-Gillis, docteur en géographie à l’Institut français de géopolitique et spécialiste des nationalismes et des droites extrêmes en Europe, livre dans cet ouvrage une analyse détaillée des partis nationalistes européens — origines, positionnements sur certains sujets clefs, stratégie électorale, leadership — afin de dégager les points de convergence, mais aussi les lignes de fracture. À l’avenir, ces partis sauront-ils dépasser leurs dissensions pour parler d’une même voix au Parlement européen ? L’Europe de demain sera-t-elle l’Europe des nations à laquelle ils aspirent ?

Avant tout, quelques précisions sémantiques apportées par l’auteur : s’ils sont nationalistes, identitaires et souverainistes, les partis dont il est question ici ne peuvent être qualifiés d’extrême droite — un terme trop vague, qui recouvre des réalités très différentes d’un pays à l’autre et qui renvoie, dans l’imaginaire collectif, au fascisme italien ou au nazisme allemand — ou de populistes — une référence à un style et un discours plutôt qu’à une idéologie. Anaïs Voy-Gillis les organise en quatre groupes : les partis ouvertement néonazis ou néofascistes, tels que l’Aube dorée grecque ; ceux qui sont « nés sur les cendres d’anciens partis fascistes ou nazis » mais qui ont entrepris depuis un travail de normalisation — Rassemblement national en France, Vlaams Belang belge, Démocrates de Suède, FPÖ (Parti de la liberté d’Autriche) —, les partis nés dans les années 1990 sur la base du rejet de la construction ou de la monnaie européenne — UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), AfD (Alternative pour l’Allemagne), Debout la France… — et enfin les partis conservateurs tels que le Fidesz hongrois et le PiS (Droit et justice) polonais, partisans de la démocratie « illibérale ».

La lutte contre l’immigration est un thème qui fait depuis toujours consensus dans ces partis. La rhétorique a toutefois évolué : s’il s’agissait hier de protéger l’emploi, il s’agit aujourd’hui de défendre la pureté ethnoculturelle de la nation, chrétienne et blanche, pour en préserver l’identité. L’argument sécuritaire est également brandi, puisque ces partis n’hésitent pas à faire l’amalgame entre immigration, islam et terrorisme. La perception d’une immigration menaçante est telle que les pays d’Europe centrale et orientale, dont la pénurie de main-d’œuvre est criante — solde naturel négatif et émigration importante — privilégient les politiques natalistes ou d’incitation au retour à l’ouverture de leurs frontières. Le groupe de Visegrád, composé de la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, et soutenu par l’Autriche et l’Italie, s’est ainsi fait le porte-drapeau d’une gestion souveraine des flux migratoires et des frontières.

Les partis nationalistes, souverainistes, identitaires sont globalement eurosceptiques. Selon eux, le fonctionnement des institutions européennes incarnerait une dépolitisation de la prise de décision ; la monnaie unique induirait une perte de souveraineté due à l’abandon des politiques monétaires des États au profit de la Banque centrale européenne ; de même, les accords de Schengen les priveraient d’une partie du contrôle de leur sécurité intérieure. Toutefois, avec d’une part l’évolution du contexte géopolitique et la résurgence d’une triple prédation venue des États-Unis, de la Chine et de la Russie, et l’expérience douloureuse du Brexit d’autre part, le discours évolue : entre 2014 et 2019, tous ont renoncé à l’idée d’un référendum sur l’appartenance à l’Union européenne et soutiennent une Europe des nations, à laquelle ils refusent néanmoins de céder de nouveaux pans de leur souveraineté nationale.

Deux derniers points de similarité, sinon de consensus : la construction d’une image de respectabilité, avec l’abandon d’un discours raciste, antisémite et antidémocratique, au profit d’un positionnement antisystème (Parti national britannique, ou Jobbik en Hongrie) ; une stratégie de « réinformation » qui consiste à occuper largement les réseaux sociaux pour dénoncer la désinformation que véhiculeraient les médias traditionnels.

Des dissensions idéologiques importantes demeurent néanmoins. Sur le plan économique, certains sont libéraux, tels que le FPÖ autrichien ou la Ligue italienne, quand d’autres accordent un rôle plus important à l’État — défense du service public pour le Rassemblement national, politique de redistribution soutenue par la progressivité de l’impôt sur le revenu pour les Démocrates de Suède et les Vrais Finlandais. La question écologique divise également : si l’AfD, le PVV (Parti pour la liberté néerlandais), le FPÖ ou le Parti populaire danois sont ouvertement climato-sceptiques, le Vlaams Belang, la Ligue, le Rassemblement national ou Aube dorée reconnaissent la réalité du changement climatique. Conviction ou opportunisme électoral ? L’auteur s’interroge.

Autre point de friction : la question russe. Aux yeux du PiS, du Parti populaire danois ou des Vrais Finlandais, le soutien affiché de Marine Le Pen ou de Matteo Salvini à Vladimir Poutine est inacceptable. Au-delà de l’idéologie, d’autres processus freinent la construction d’alliances. Ainsi la recherche d’une image de respectabilité éloigne de partenaires stigmatisants, tels que le Jobbik ou Aube dorée ; les stratégies nationales continuent de l’emporter sur une approche européenne — par exemple, le Fidesz qui compte 13 députés préfère agir au sein du PPE plutôt que de rejoindre le groupe Identité et démocratie. Enfin, la dispute du leadership et les désaccords tactiques constituent d’indéniables sources de blocage.

Selon Anaïs Voy-Gillis, le contexte européen de « marginalisation, frustration, et anxiété » est incontestablement favorable à la diffusion du discours nationaliste. Aussi, bien que l’époque soit à une rupture des solidarités entre États, la mutation plus générale des droites européennes peut aboutir à une recomposition de l’échiquier politique européen et pourrait réserver, selon elle, de nombreuses surprises.



[1] Ces chiffres ne prennent pas en compte les eurodéputés des partis proBrexit qui ne siègent plus au Parlement européen.

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