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L’Intelligence humaine n’est pas un algorithme

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L’Intelligence humaine n’est pas un algorithme
HOUDÉ Olivier , « L’Intelligence humaine n’est pas un algorithme », Odile Jacob, 2019.

Préfacé par Jean-Pierre Changeux qui alerte d’emblée le lecteur sur l’importance de comprendre ce qui distingue le cerveau humain de « la ferraille » computationnelle, l’essai d’Olivier Houdé est à n’en pas douter un pavé dans la mare : il renvoie à la fois dos à dos celles et ceux qui réduisent le développement de l’intelligence humaine à un processus adaptatif linéaire et / ou incrémental, et celles et ceux qui ne considèrent le cerveau que comme une machine à fabriquer des algorithmes, aussi sophistiqués soient-ils, mais suffisamment proches de la singularité technologique pour maîtriser les nombreux mystères du vivant.

Pour nous conduire dans les profondeurs de son raisonnement, l’auteur nous incite subtilement à revisiter nos modèles traditionnels de la construction de l’intelligence chez l’enfant. Il en défend une approche qu’il qualifie de dynamique, « avec de multiples stratégies qui se chevauchent », en opposition à celle communément admise dans la droite ligne des travaux de Jean Piaget décrivant un processus d’évolution stade après stade. C’est ainsi qu’il met au jour ce qui lui semble devoir caractériser les processus d’apprentissage : la capacité du cerveau à apprendre à douter de ses automatismes de raisonnement — les heuristiques — pour lui permettre d’activer des règles logiques ou algorithmiques supposées exactes. Et pour ce faire, l’auteur cite de nombreux exemples dans lesquels le lecteur pourra lui-même se reconnaître en tant que victime de ces biais perceptifs ou cognitifs qui font, notamment, le bonheur des directions du marketing. C’est ainsi qu’il consacre une partie importante de son ouvrage à nous faire comprendre comment, dans une compétition entre heuristique et algorithme, les fonctions exécutives inhibitrices (pour la petite histoire localisées dans notre cortex préfrontal) jouent un rôle prépondérant d’arbitre permettant à tout un chacun d’apprendre à « tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler ». « Apprendre à l’enfant à inhiber cette forme subtile d’égocentrisme du cerveau » (consistant à dire ce qui lui vient spontanément à l’esprit), c’est « l’éduquer à la tolérance entendue comme un algorithme de coordination des points de vue ». Olivier Houdé nous appelle ainsi à comprendre en quoi l’éducation du cortex préfrontal correspond à celle de l’esprit critique et de la tolérance. 

Parallèlement à cette mise en appétit, l’auteur s’emploie à nous faire plonger dans le cœur du réacteur de l’intelligence artificielle (IA), là où prolifèrent nombre d’algorithmes, des plus insignifiants aux plus aboutis. Il veut nous faire partager le point de vue selon lequel cette prolifération quasiment anarchique est loin d’être neutre tant certains y font reposer l’espoir d’un monde meilleur alors que d’autres voient, au travers de cet emballement, un risque de bouleversement du rapport de l’homme avec son écosystème de rattachement, tout ceci au détriment de l’intelligence humaine si ce n’est de l’humanité. Après avoir exploré la genèse de la notion d’algorithme en référence à son père spirituel (et éponyme), le mathématicien perse al-Khwarizmi, l’auteur nous conduit dans les racines de la cybernétique, de l’IA et de leurs pionniers aux noms illustres tels Alan Turing, John McCarthy ou Marvin Minsky. Après l’euphorie de l’après-guerre — et s’interrogeant sur les raisons profondes des espoirs déçus de l’IA symbolique des années 1980-1990 —, il rappelle toutefois les critiques formulées dès les années 1970-1980 par des auteurs tels qu’Hubert Dreyfus ou Jean-Gabriel Ganascia, au moment même où les sciences cognitives et les neurosciences apportaient leurs premières révélations via, notamment, les techniques d’imagerie cérébrale. Et c’est peut-être du fait de cette discontinuité entre neurosciences, IA et notamment épigénétique qu’il interpelle le lecteur sur la réalité des « déclarations tonitruantes » actuelles quant aux superpouvoirs prêtés aux développements d’une IA de nouvelle génération, fondée sur la conception de réseaux de neurones artificiels et le deep learning. Il relativise ainsi, en quelque sorte, les craintes de celles et ceux qui redoutent de voir arriver le moment où le cerveau humain sera surpassé par la frénésie algorithmique.

C’est dans la continuité de ces éclairages qu’il revient à son propos initial sur l’intelligence humaine, encourageant le lecteur à mettre à jour son propre logiciel sur ce qui en permet la mesure. Rappelant la genèse et l’ambiguïté de la notion d’intelligence, il nous éclaire sur les apports récents de l’imagerie cérébrale en matière de fonctionnement « en réseau interconnecté » — et non par unités fonctionnelles dédiées — du cerveau. Il se risque à bousculer le dogme d’un processus itératif par trop linéaire (voire binaire ?) au profit d’une vision qu’il qualifie de fluide, dynamique, permettant à chacun de changer de stratégie de raisonnement, de corriger ses erreurs dans le cours même d’une situation de résolution de problème. Il en conclut que « la faculté et la vitesse du cerveau de chacun à s’adapter, à se reconfigurer et à progresser » est le principal constituant de l’intelligence. Il en déduit, dans un long développement, une nouvelle théorie fondée sur la conscience réflexive, la métacognition en tant que résultant des fonctions exécutives d’adaptation — et donc d’inhibition —, complétant ainsi le modèle de Daniel Kahneman [1] qui décrit la dichotomie existant entre deux modes de pensée : le système 1 (heuristique donc rapide, instinctif et émotionnel) et le système 2 (algorithmique donc plus lent, plus réfléchi et plus logique). Il attribue à la conscience réflexive l’appellation de « système 3 » en le décrivant comme une aptitude inhibitrice de résistance permettant de combattre efficacement les « puissances trompeuses » chères à Pascal, autrement dit l’ensemble des biais de raisonnement dont nous avons évoqué plus haut l’existence.

D’une certaine façon, Olivier Houdé nous offre ici l’occasion de comprendre comment notre cerveau fabrique une intelligence qui demeure jusqu’ici inimitable. Tout en étayant chacun de ses propos de références à l’imagerie cérébrale dont il fait régulièrement usage depuis plus d’une décennie, il parvient à nous décentrer d’un mythe naissant, celui consistant à établir un lien de causalité systématique entre ce qui est repérable par une investigation des profondeurs de nos circuits neuronaux et ce qui relève de nos facultés adaptatives. C’est à l’invention d’un « modèle éthique » approprié aux enjeux d’une civilisation maîtresse du fonctionnement de son cerveau qu’il nous invite.



[1]Thinking, Fast and Slow, New York : Farrar, Straus and Giroux, 2011 (trad. française : Système 1 / système 2. Les deux vitesses de la pensée, Paris : Flammarion, 2012), analysé inFuturibles, n° 390, novembre 2012, p. 25-34.

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