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L’Intelligence artificielle n’existe pas

L’Intelligence artificielle n’existe pas
JULIA Luc , « L’Intelligence artificielle n’existe pas », First éditions, 2019.

Dans ce livre, Luc Julia nous parle de lui-même, de l’intelligence artificielle à laquelle il a consacré beaucoup de sa vie et de ce qu’elle pourrait faire à l’avenir pour être utile aux vraies gens. Et, loin des fantasmes sur une intelligence artificielle qui nous dominerait, il nous livre son expérience, la chronologie des avancées du numérique, la personnalité de ses acteurs et les faits en matière de technologie qui constituent autant de clefs pour comprendre ce monde et se préparer à ses évolutions.

C’est d’abord un parcours atypique et romanesque que celui de ce mathématicien pressé, vivant depuis son enfance sous la menace d’une mort qu’il croyait programmée au bout de 17 469 jours, le temps de vie exact de son père et son grand-père. Son urgence de vivre ne l’a pas quitté, et l’a conduit à s’éloigner de la France et des pesanteurs de ses structures de recherche pour le grand large, en l’occurrence la Silicon Valley et sa culture inimitable. Il y a trouvé une effervescence propice aux aventures entrepreneuriales, nourrie des échanges passionnés entre les chercheurs qui s’affrontaient pour faire arriver la technologie dans les foyers le plus vite possible. C’est un itinéraire exceptionnel durant lequel Luc Julia a travaillé avec les plus grands noms de l’histoire du numérique. Et puis, les entreprises où il a œuvré, celles qu’il a créées, les équipes qu’il a dirigées, les projets auxquels il a contribué feront rêver bien des jeunes chercheurs et autres entrepreneurs d’avenir. Sans parler de ses liens forts avec la France qui ont pesé dans l’installation du laboratoire de recherche de Samsung sur le plateau de Saclay.

Aujourd’hui, cette grande voix s’insurge contre le mythe d’une l’intelligence artificielle capable de rivaliser avec l’homme, voire de le dominer avec la complicité des robots pour le soumettre au joug de ses lois implacables. Face à ce qu’il qualifie de non-sens, sa critique est fondamentale et elle commence en réfutant la métaphore fondatrice que constitue l’expression « intelligence artificielle » (IA), forgée durant la conférence de Dartmouth en 1956. Cette conférence n’a été en réalité qu’un immense malentendu tant les résultats des travaux ont été loin des ambitions affichées. Non pas qu’ils aient été négligeables, ils ont conduit au développement des systèmes experts et ouvert la voie à bien d’autres avancées ultérieures comme l’arrivée des neurones artificiels ou l’exploitation des progrès sur la puissance de calcul, grâce notamment aux processeurs graphiques. Plus récemment l’apport des statistiques a été déterminant dans la capacité d’apprentissage des machines.

Bref, une histoire qui a vu se succéder des périodes d’euphorie relançant les spéculations sur le pouvoir de l’IA et des hivers durant lesquels le domaine tombait presque dans l’oubli. Il est vrai aussi que des succès largement médiatisés comme la victoire sur le champion du monde au jeu d’échecs, résultat d’une programmation sans imagination, celle au du jeu de go où les statistiques ont fait le travail, ont alimenté l’imaginaire collectif. Cependant, rien ne laisse entrevoir la moindre trace d’autre chose que le résultat d’algorithmes imaginés et programmés par des humains. Ces programmes sont parfois difficilement lisibles en raison de leur complexité, mais cela tient à un problème de représentation qui, faute d’outils, rend problématique leur appréhension intuitive par un esprit humain. Cela ne signifie pas qu’ils recèlent des intentions qui les mettraient sur la voie d’un projet autonome à l’insu de leurs concepteurs.

Alors qu’en est-il de cette intelligence dite artificielle, que l’auteur préfère qualifier d’augmentée, qui focalise toutes les attentions depuis quelques années ? Selon Luc Julia, l’intelligence réside dans la capacité d’inventer quelque chose qui n’existe pas. Elle est dans la capacité à relier les choses, dans la cueillette d’idées venues d’autres horizons scientifiques ou culturels, dans l’élaboration de projets au service de finalités humaines comme elle est dans la transgression vis-à-vis des schémas établis, certainement pas dans la répétition de processus, aussi complexes soient-ils. Or l’ordinateur ne crée rien tout seul ; même avec le deep learning, il engrange une quantité considérable de données qu’il classe et qu’il compare pour produire un résultat probable au vu de ce qu’il a ingurgité, ce qui le limite à son domaine de spécialisation. Cela n’empêche pas la puissance de l’intelligence augmentée d’être réelle car elle tient à la transversalité et l’interopérabilité. Alors que les hommes ont échoué à créer un langage commun et que les machines de l’ère industrielle ne sont généralement pas interopérables faute de normes, les représentations virtuelles dans le cloud ouvrent la voie à une communication en langage binaire potentiellement universelle entre les machines intelligentes. Cette vision réaliste bien éloignée des mythes est essentielle pour saisir les opportunités de l’IA et se prémunir contre les dangers qu’elle recèle aux mains des humains.

Quant aux applications de l’IA, selon Luc Julia, elles devraient en priorité aider les vraies gens et il nous en offre un florilège avec l’anticipation de ce que pourrait être la vie d’un citoyen en 2040. Ce serait un véritable éden technologique dans lequel l’intelligence augmentée embarquée dans de nombreux dispositifs mécaniques qui nous sont familiers, les transformerait en esclaves attentifs à nos besoins et à notre bonne santé. Notre environnement immédiat, notre alimentation, nos déplacements, nos activités physiques entre autres seraient organisés et réglés par des assistants habiles à détecter les dysfonctionnements et à les prévenir. C’est intéressant parce que cette description contient sans doute des services qui deviendront des réalités pour peu que les marchés s’en emparent. Néanmoins, cette vision typique de la Silicon Valley interroge car elle esquisse un monde artificialisé, peuplé de machines bienveillantes et prescriptives chargées de choyer les humains au risque de menacer leur autonomie même dans les aspects les plus simples de leur vie quotidienne. Sans parler de sa faisabilité économique et sociale, ce paradis nous transformant en créatures éthérées et assistées ne suinterait-il pas un ennui mortel ?

En contrepoint, Luc Julia aborde les questions d’éthique et il souligne les enjeux de pouvoir attachés à la maîtrise des données et l’importance de la protection de la vie privée. Il voit d’ailleurs dans la blockchain une protection contre bien des dérives du numérique, malgré la consommation effrénée d’énergie que sa généralisation pourrait engendrer. Enfin, il nous fait part de sa confiance dans l’intelligence augmentée pour nous surprendre dans les années à venir et, sagesse humaine aidant, nous aider à aller vers un monde meilleur.

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