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L’Imprévu. Que faire lorsqu’on ne sait plus ?

L’Imprévu. Que faire lorsqu’on ne sait plus ?
LAVIS Alexis , « L’Imprévu. Que faire lorsqu’on ne sait plus ? », Autrement, 2021.

Dans cet ouvrage, Alexis Lavis défend la thèse selon laquelle il est préférable d’accueillir l’imprévu au lieu de chercher à le maîtriser ou à l’exclure. Après avoir souligné que la prévision est une activité qui dépasse les compétences de l’homme, Alexis Lavis souligne que l’imprévu est inévitable, et qu’il faut s’inspirer de l’approche orientale et adopter une nouvelle posture dans le monde.

Selon lui, la prévision est une activité complexe, qui suscite de nombreuses questions. Bien qu’elle soit en prise avec le réel, la prévision est un acte d’imagination qui dépasse la collecte et l’analyse des données pour élaborer le champ des possibles. Mais l’imaginé ne peut jamais être réel, en raison même de ce qui le constitue, à savoir l’imagination. Pour se réaliser, le prévu ne peut que disparaître en tant qu’objet d’une prévision, afin d’entrer dans l’ordre des faits. Dans le monde grec et romain, la prédiction est essentiellement une activité divine. Dans la culture grecque, la divination a une réputation monstrueuse et va souvent de pair avec la malédiction. Selon l’auteur, toute prévision outrepasse le cadre rationnel de la connaissance humaine, qui s’appuie sur l’expérience du temps présent. Rien ne nous inquiète plus que l’avenir et rien ne nous concerne plus. Il n’y a normalement de connaissance que de ce qui est, mais la prévision concerne ce qui n’est pas encore.

Pour pouvoir prévoir les choses qui seront, on peut supposer qu’elles soient déjà déterminées avant même de se produire. Si l’on prévoit l’avenir, c’est parce qu’on ne le crée pas. En effet, la puissance de la création, parce qu’elle introduit nécessairement de l’inédit, empêche celle de prévoir.

Lorsque la temporalité est décrite dans l’espace, on tend à s’imaginer le futur comme n’étant certes pas encore, mais demeurant néanmoins quelque part. Selon cette conception, l’imprévu comme le prévu existent en réserve. Or l’imprévu est un phénomène et non une entité en soi, c’est-à-dire qu’il fait partie de la prévision.

Selon Alexis Lavis, c’est parce que nous formons une communauté que nous effectuons des prévisions. En outre, il est du devoir de toute société de prendre en charge, d’une façon ou d’une autre, l’imprévu et ses conséquences. Toute société qui ne se projetterait plus dans l’avenir cesserait d’exister, tout comme cesserait d’exister toute société qui ne ferait plus face à l’imprévu.

Il n’y a d’imprévu que pour une conscience car les choses passent sans que rien véritablement ne se passe. Dans sa dimension dramatique, l’imprévu interrompt une continuité, ce qui va de soi. La force de l’imprévu transporte la conscience immédiatement et sans ménagement hors des domaines rassurants de l’ordinaire et de la monotonie. Dans l’incertitude qu’il provoque brutalement, l’imprévu nous décolle tant du réel environnant que de nous-mêmes. Mais il nous ouvre à une double possibilité de nouveauté : faire autrement, mais aussi être autrement. Cependant, l’oubli ou l’inattention qui sont les deux grands opérateurs de la vie en pilotage automatique conduisent à nier l’imprévu.

L’imprévu peut être soit absolu, soit relatif en raison des limites de notre savoir ou le résultat d’une faute résultant de l’incompétence ou de l’irresponsabilité. Dans le premier cas, l’imprévu appartient tout autant à l’ordre logique de la volonté que le prévu ou le voulu. Dans le deuxième cas, il serait possible de penser qu’en supposant d’augmenter notre capacité à prédire, il serait possible d’éliminer l’imprévu.

Face à l’imprévu, Alexis Lavis distingue deux approches : occidentale et orientale. Selon l’approche occidentale, l’application de la méthode et la modélisation permettraient de prédire l’avenir [1]. Mais dans l’approche occidentale, il existe une ambiguïté entre la gouvernance et la prévision. Dans le premier cas, le futur est projeté comme attente à réaliser ou à éviter. Dans le deuxième cas, le futur est reçu comme un savoir.

L’approche occidentale repose sur le principe de préséance de la vision sur l’action et fait donc du prévoir le fondement de l’efficacité de cette dernière. C’est par peur de l’imprévu et de son pouvoir déroutant que l’on renforce les protocoles méthodologiques. Mais plus on les renforce, plus la survenue de l’imprévu devient paralysante.

Contrairement à l’approche occidentale, l’approche orientale est l’intelligence non pas de la pensée mais du chemin lui-même, et celle-ci ne se découvre qu’à mesure qu’on s’y engage. L’approche occidentale prescrit qu’il faut voir pour faire, la voie ou le dao (ou tao) indique qu’il faut faire pour voir. Dans le dao, l’être en chemin lui-même détermine de façon immanente le but et les étapes. Les êtres s’agitent dans le réel mais n’agissent pas sur lui. Selon le dao, nous sommes pris dans le cours d’une action qui nous dépasse. François Jullien développe la même idée par exemple dans le Traité de l’efficacité [2], en analysant que, dans la pensée chinoise, la stratégie consiste à faire évoluer la situation de façon telle, en se laissant porter par elle, que l’effet résulte de son potentiel accumulé dans une logique de processus. Au lieu de prétendre gérer directement la situation, le sage chinois sait qu’il faut toujours passer par un processus pour parvenir à l’effet.

Dans cette approche, au lieu de voir, il convient mieux d’écouter ; au lieu de penser, il faut apprendre à sentir ; au lieu d’instituer, il faut s’assouplir pour accompagner ; au lieu de prendre, laisser ; au lieu de commander, seconder ; au lieu d’imposer, il faut céder ; au lieu d’extraire, il faut intégrer ; au lieu de concevoir, il faut incorporer.

Plus fondamentalement, selon Alexis Lavis, si l’on suspend la volonté, l’imprévu disparaît inévitablement. Le jeûne de la volonté enseigne l’initiale nécessité de la patience, en considérant l’imprévu comme la sanction d’un mauvais comportement, d’un manque de bienséance. De la même façon, dans L’Usage du vide [3], Romain Graziani plaide pour passer d’un état d’esprit dans lequel la volonté est tendue vers sa fin, à un état où la volonté a presque oublié le but à atteindre. Il faut retrouver un agir pur débarrassé de toute ambition de s’illustrer et débarrassé du souci de plaire. On passe d’un vouloir tendu vers le but convoité et précis, à une forme de volonté oublieuse du but premier et tout attachée à parfaire ses moyens. C’est en s’orientant vers un état de calme profond, double du monde extérieur, d’immobilité prolongée que les conditions se montrent le plus propices à l’éclosion de l’état recherché.

La deuxième voie proposée par Alexis Lavis est d’adopter une « sise » juste, c’est-à-dire la façon de se tenir dans le monde. En effet, il n’y a de monde qu’à partir d’un corps et il n’y a de corps qu’en tant qu’ouverture à un monde. Qu’importe de savoir si cette situation est bonne ou mauvaise, c’est un fait qu’il faut accepter.

Dans toute sise, l’individu a un sens d’unité fondamental qui s’apparente à de l’intégrité. Lorsque nous tombons en notre sise, notre corps cesse d’être un auxiliaire de notre volonté. Alexis Lavis assimile la sise à la façon de monter par un cavalier expérimenté : rien ne sert à chercher à éviter l’imprévu mais on peut apprendre à le chevaucher.

Par ailleurs, l’auteur ne prend pas en compte le fait que la recherche de l’élimination de l’imprévu a représenté un important moteur du développement économique et technologique de l’Occident. Actuellement, grâce à l’augmentation des capacités de calcul des ordinateurs, l’humanité cherche à se protéger contre l’imprévu en s’appuyant sur l’intelligence artificielle pour modéliser l’évolution des systèmes et le comportement des individus. Mais l’imprévu semble augmenter à mesure que l’interdépendance s’accroît dans un monde où les hiérarchies sont en constante évolution.

En outre, la prévision et l’utilisation des scénarios permettent aux individus de se préparer à réagir au futur même si ce futur est différent de celui anticipé. Dans ce cadre, la prévision permet de se préparer à faire face à l’imprévu en atténuant son caractère inattendu. Cette approche rejoint celle préconisée par Nassim Nicholas Taleb dans Antifragile [4], qui développe le concept d’antifragilité, c’est-à-dire la capacité non pas à résister à tout, mais à se renforcer après avoir été confronté de manière imprévisible à des situations stressantes sans être catastrophiques.

Le livre d’Alexis Lavis, qui se veut une synthèse de différentes approches pour faire face à l’imprévu, reprend de nombreuses analyses précédemment développées. Il conduit à se demander si face à la montée de l’instabilité et de l’incertitude, l’approche occidentale n’a pas atteint ses limites.



[1] Voir Granrut Charles (du), « Comment penser l’imprévisible ? À propos du livre de Nassim Nicholas Taleb, The Black Swan », Futuribles, n° 336, décembre 2007, p. 5-13.

[2] Paris : Grasset, 1996.

[3]L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine, Paris : Gallimard (Bibliothèque des idées), 2019.

[4]Antifragile: Things that Gain from Disorder, New York / Londres : Random House / Penguin, 2012.

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