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L’Implosion démocratique

Par

L’Implosion démocratique
VIARD Jean , « L’Implosion démocratique », L’Aube, 2019.

Le dernier livre de Jean Viard, L’Implosion démocratique, était très attendu par Futuribles. Il vient en effet résonner avec la série d’articles publiés par la revue sur le thème de la « réinvention de la démocratie », à laquelle ont déjà contribué Jean-Paul Delevoye, Patrick Viveret, Yannick Blanc et Johanna Rolland.

Jean Viard apporte à cette question le point de vue transversal et très documenté d’un « sociologue des territoires » qui a été aussi élu local, auteur et éditeur d’un grand nombre d’essais consacrés à la vie politique. Il apporte aussi à ses lecteurs (dont je fais partie) une liberté de ton, un parler « sans filtre », un sens de la formule, et une capacité à éclairer les grandes mutations de notre temps par quelques repères statistiques insolites et percutants.

Dans L’Implosion démocratique, ces qualités d’écriture sont magnifiées et stimulées par le choc qu’a éprouvé l’auteur lorsqu’il a vu monter la jacquerie des « gilets jaunes ». Il était alors en train d’écrire un essai sur les fractures territoriales et il a vu son « analyse théorique […] se mettre en mouvement sous [ses] yeux ».

Les quatre premiers chapitres du livre (sur six) sont littéralement habités par cette rencontre entre une pensée et une réalité. Il en résulte une analyse lumineuse des grandes lignes de force aujourd’hui à l’œuvre. Celles-ci sont à la fois sociétales (l’individu face à lui-même), économico-techniques (la révolution numérique), sociales (la fin des classes et des solidarités), écologiques (la montée en puissance du défi climatique), spatiales (la polarisation des richesses dans les métropoles mondialisées) et politiques (l’incapacité des élites et des institutions à appréhender ces nouvelles réalités).

Jean Viard apporte un éclairage particulièrement intéressant sur la façon dont ces forces se sont imbriquées et mises en résonance. Car c’est bien leur conjonction qui a finalement fabriqué la fracture que le France connaît aujourd’hui entre les « métropoles écolo-numériques et mondialisées » et les tiers espaces « délaissés, repliés, et sans avenir écologique ». Mais cette fracture, nous explique l’auteur, n’était pas inéluctable. Les choses auraient pu se passer autrement.

En se fondant sur cette analyse, il propose une stratégie de sortie de crise fondée sur huit priorités : « Organiser une agriculture COP21 [1] », « Faire des métropoles les mines du XXIe siècle », « Réorganiser le tiers espace », « Créer de la valeur par de nouveaux droits fonciers », « Assurer un droit à la métropole pour tous », « Repenser la politique dite de la ville », « Mettre en place une politique territoriale de la famille », « Redessiner la démocratie ».

Ces propositions sont claires, cohérentes avec l’analyse, et ouvrent des pistes très intéressantes (notamment celles qui concernent l’agriculture et la famille). Elles perdent toutefois un peu de leur force, dans les derniers chapitres, lorsque l’auteur cherche à nourrir ces pistes en multipliant les propositions concrètes. Certaines sont très bien vues — comme celles qui visent à remettre les grands-parents dans la boucle familiale —, d’autres sont plus anecdotiques ou carrément hors sujet, comme l’idée d’encourager la production d’un cannabis made in France. L’auteur-éditeur aurait été plus percutant, dans ces derniers chapitres, s’il avait laissé une « autorité lectrice » l’aider à faire le tri entre les bonnes idées et les moins bonnes, entre le stratégique et l’accessoire.

En dépit de ce final « boîte à idées », ce livre mérite d’être lu car il porte une intuition fondamentale. C’est le constat d’une rencontre manquée entre les défis écologiques et les habitants des territoires qui sont a priori les plus qualifiés, en raison de leur disponibilité d’espace, pour y apporter des réponses.

On quitte cet ouvrage en étant convaincu qu’il n’y aura pas de transition écologique ni de renouveau de la démocratie s’il n’y a pas « remise dans la boucle » de ces tiers espaces et de leurs habitants. De façon subtile et subliminale, Jean Viard laisse même entrevoir un scénario qui devrait être médité d’urgence par les états-majors de toutes les formations politiques : celui de possibles complicités entre les aspirations écologistes et les aspirations identitaires, sur fond d’attachement au territoire.

À plusieurs reprises, il laisse poindre cette alternative : soit il y aura une offre politique « écolo progressiste » qui saura répondre aux attentes des habitants des tiers espaces ; soit ceux-ci se tourneront vers des votes populistes et imposeront, pour finir, des régimes autoritaires qui feront alors de « l’écologie protectionniste » ou de l’identitaire sans écologie.



[1] En référence à la 21e conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques ayant débouché fin 2015 sur l’accord de Paris (NDLR).

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