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L’Impératif de la sobriété numérique. L’enjeu des modes de vie

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L’Impératif de la sobriété numérique. L’enjeu des modes de vie
FLIPO Fabrice , « L’Impératif de la sobriété numérique. L’enjeu des modes de vie », Éditions matériologiques, 2020.

Fabrice Flipo publie ici la mise à jour de travaux exposés dès 2009 au sujet du rapport entre les technologies de l’information et de la communication (TIC) et la crise environnementale. Il s’appuie en grande partie sur les travaux de l’anthropologue américain James C. Scott, mais les références bibliographiques sont très nombreuses et le travail de recherche est très bien documenté. Il mêle théorie de philosophie sociale et enquête de terrain basée sur des rapports émanant de différentes instances économiques, institutions publiques ou privées, entreprises, organisations non gouvernementales (ONG), syndicats, etc.

L’auteur part du constat que la transition numérique est aujourd’hui associée à la décarbonation, alors que la consommation énergétique du secteur du numérique croît à un rythme effréné et que l’amélioration de son efficacité énergétique n’est pour le moment pas aussi importante que souhaitée et possède une limite qui sera atteinte à moyen terme. Par ailleurs, les bénéfices en termes d’émissions de gaz à effet de serre (GES) espérés, grâce aux TIC, sur les autres secteurs ne se sont pas encore réalisés : les gains en efficacité obtenus par ces technologies ont été compensés par la croissance des consommations permises par ailleurs, le numérique étant un moyen de produire et de consommer plus. Si l’on reste sur la même trajectoire, l’ordre de grandeur que le numérique pourrait atteindre avant 2050 est celui de la totalité de l’énergie consommée actuellement dans le monde. Mais aujourd’hui, le numérique s’est imposé partout : nous sommes dans une situation de « lock-in » technologique, s’en passer est devenu très difficile voire impossible. L’auteur prend alors un certain recul face à cette situation pour se poser les questions suivantes : comment en est-on arrivé là ? Quels sont les flux de matière et d’énergie associés au numérique ? Quelle est l’attitude des grandes catégories d’acteurs (autorités publiques, entreprises, acteurs charnières et consommateurs) face à ces enjeux ? Que faire ? Les réponses qu’il apporte à ces questions correspondent respectivement aux trois chapitres et à la conclusion de cet ouvrage.

Dans le premier chapitre, l’auteur retrace l’historique de l’apparition du numérique dans nos vies. Il démontre que ces technologies se sont imposées à l’insu des consommateurs et sans que la question écologique ne soit anticipée. Il pointe du doigt l’asymétrie d’information et de pouvoir dans la relation au numérique : l’État et les entreprises sont organisés et ont l’information, alors que le consommateur n’a pas de vision générale. L’importance de l’effet de réseau dans l’évolution des modes de vie est mise en avant. L’auteur précise également quelques notions fondamentales, dont notamment la définition de la sobriété. En effet, la sobriété doit être différenciée de l’efficacité. Elle concerne l’économie des usages et la prise de conscience du fait que nous vivons dans un monde fini, alors que l’efficacité se rapporte à l’économie avec laquelle les usages sont accomplis, sans volonté de les modifier.

Le deuxième chapitre est une description des flux énergétiques et de matière dus au numérique. La trajectoire d’évolution de ces flux est inquiétante. L’auteur souligne que, contrairement aux discours sur l’immatérialité du numérique, celui-ci a des implications écologiques importantes et croissantes. Son déploiement est incompatible avec les équilibres de la biosphère.

Dans le troisième chapitre, une description de l’attitude des grandes catégories d’acteurs face aux enjeux est donnée. En règle générale, les acteurs ne se sont pas assez emparés du sujet et seule l’efficacité énergétique est proposée comme solution. Les autorités publiques mettent en avant une croissance verte, que des « ruptures technologiques » espérées permettront. Les entreprises s’engagent dans l’économie circulaire. Les syndicats se positionnent peu sur l’écologie et les ONG ne mettent que rarement en avant la sobriété. Les consommateurs reçoivent de multiples injonctions contradictoires et sont souvent désignés comme fautifs, alors même qu’ils ne disposent pas d’informations suffisantes pour choisir de manière éclairée.

Pour conclure, l’auteur propose quelques voies de réflexion et d’action. Sa théorie repose sur le fait que l’enjeu principal n’est pas forcément dans les petits gestes du quotidien (approche microsociologique) ni dans les réglementations des États (approche macrosociologique) mais plutôt dans le questionnement des modes de vie, niveau intermédiaire entre les deux (approche méso-sociologique). Pour changer de trajectoire, il faut changer de valeurs et introduire la sobriété comme choix éclairé dans nos modes de vie. La thèse centrale de l’ouvrage est que la sobriété engage le contrôle des modes de vie, donc des réseaux. Limiter la numérisation, voire dénumériser, s’impose comme une piste possible. L’auteur souligne le rôle essentiel d’acteurs (ONG, syndicats…) qui sont en marge des trois grands acteurs (États, entreprises, consommateurs) mais sont capables de créer des effets de réseau, et jouent le rôle de charnière à l’articulation entre majorité et minorités.

Le programme proposé par Fabrice Flipo repose sur le fait que le consommateur doit avoir à sa disposition une « architecture de choix » lui permettant de retrouver une vraie liberté (« souveraineté »). Selon lui, il faut donc rendre visible ce qui est aujourd’hui invisible, c’est-à-dire communiquer sur tous les tenants et aboutissants des différentes technologies du numérique et de leurs usages, en regard des enjeux écologiques. Cette communication doit se faire via tous les canaux possibles : les entreprises doivent être mises à contribution, les conférences citoyennes, les médias… Et bien sûr, il faut favoriser la « réparabilité » et la simplicité.

Cet ouvrage aborde la question fondamentale de la modification des usages et des modes de vie, malheureusement trop rarement traitée aujourd’hui. En effet, de nombreux rapports s’en tiennent encore uniquement à l’arrivée providentielle de technologies de rupture pour résoudre la problématique du changement climatique. Selon Fabrice Flipo, le problème du numérique est sous-estimé et le but de son livre est de contribuer à changer la donne. Le numérique est également pour lui un simple cas permettant de traiter la question de la sobriété. Il est dommage que cet ouvrage complexe ne soit pas accessible au grand public : de nombreuses parties traitent de concepts philosophiques pointus et nécessitent des connaissances approfondies en philosophie sociale et politique. Puisqu’il s’agit de modifier les modes de vie, tout le monde est concerné et ces idées devraient être diffusées plus largement et de manière pédagogique.