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Économie, emploi - Société, modes de vie

L’Impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser

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L’Impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser
VIGNES Renaud , « L’Impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser », CitizenLab, 2018.

L’auteur de ce livre a commencé sa carrière professionnelle comme conseil en développement d’entreprise auprès de maçons, de chocolatiers, d’imprimeurs… Il y a découvert des valeurs essentielles : la simplicité, l’humilité, la transmission de savoir-faire. Son poste d’enseignant en économie associé à l’Université lui a donné ensuite l’occasion d’innombrables échanges enrichissants avec étudiants et collègues. Il a aussi partagé avec enthousiasme l’avènement de la nouvelle économie au tout début des années 2000. Il s’est initié aux nouvelles techniques du numérique et a découvert le monde des start-ups. Mais venant d’un monde universitaire où l’esprit critique est roi, il écrit : « découvrir des jeunes gens dotés de certitudes aussi affirmées m’est progressivement apparu troublant ».

Ce livre analyse l’évolution du libéralisme au techno-capitalisme sur fond de réflexion d’ordre politique, social, culturel ; avec cette inquiétude : où allons-nous ? Il situe l’analyse économique dans une perspective globale grâce à une connaissance de travaux philosophiques, sociologiques et autres. Remarquons notamment dans la bibliographie les travaux de Karl Polanyi, Hannah Arendt, Jacques Ellul.

Un chapitre analyse les différentes étapes qui ont mené d’un capitalisme libéral à la situation inquiétante dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Alors qu’avec le capitalisme libéral il y avait une société vivante, un État minimum et un marché de la concurrence, nous sommes aujourd’hui dans le techno-capitalisme. Hayek chantait le « mécanisme merveilleux des prix », mais ce sont les mécanismes de la théorie économique qui ne fonctionnent plus, compte tenu de la place prise par les GAFAM (Google Apple Facebook Amazon Microsoft), les géants du numérique [1]. Dans un marché concurrentiel, il est entendu que si une entreprise accumule des bénéfices considérés comme excessifs, de nouvelles entreprises arrivent sur le marché pour la concurrencer. Dès la fin du XIXe siècle cependant, de grandes entreprises avaient atteint une puissance et une situation de monopole qui rendaient illusoire la possibilité de rassembler les moyens de les concurrencer. Il en est résulté le Sherman Antitrust Act de 1890 et, ultérieurement, la volonté de démanteler de grandes entreprises ayant acquis des situations de monopole. Aujourd’hui, avec les technologies numériques, « distribuer des produits dématérialisés à une personne ou à des milliers coûte à peu près le même prix ». Plus les grandes entreprises du numérique grossissent, plus elles se renforcent. Google maîtrise près de 90 % de la recherche en ligne, Apple et Google se partagent 96 % des systèmes d’exploitation sans lesquels nos smartphones seraient inopérants.

La révolution numérique bouleverse les anciens équilibres du marché du travail et accentue les inégalités. Dans un article des Échos du 15 octobre 2018, Lucas Mediavilla montre qu’en 20 ans, « les salaires de neuf salariés sur dix ont diminué dans le pôle américain de la “tech” et que la richesse se concentre autour d’une petite minorité de travailleurs ultraqualifiés » dans la recherche, le développement et la conception des produits. Alors que les tâches de production, d’entretien et de distribution sont dévalorisées.

Le mythe de la start-up nation séduit nombre de dirigeants alors qu’elle est contraire au bien commun et favorise l’effondrement moral de nos sociétés. La nouvelle utopie anthropologique dont le succès repose sur l’argent facile, le court-termisme, l’obsession de la croissance, la réussite individuelle, l’accélération généralisée, est contraire à la durée requise pour des changements réfléchis, l’enracinement dans une culture ou la concertation nécessaire entre citoyens pour nourrir un projet politique.

Renaud Vignes est convaincu que « c’est au cœur de l’innovation sociale et démocratique que se trouve notre avenir ». La dernière partie du livre recherche ce que pourrait être un modèle de développement qui s’écarterait des dangers du techno-capitalisme. L’indépendance nécessaire de l’université est soulignée car la priorité est bien d’apprendre aux étudiants à penser. Une place essentielle est faite à la fiscalité, qui a un lien indissoluble avec la citoyenneté. Il cite à ce propos Raphaël Glucksmann qui écrit : « l’État appauvrit les individus pour enrichir la collectivité. Il prend à tous pour donner au tout, transforme le bien privé en bien public ». À propos des GAFAM, l’auteur écrit : « Au vu des enjeux et avant qu’il ne soit trop tard […] il faut les démanteler purement et simplement. »



[1] Voir Roustang Guy, « Nouveau capitalisme et Europe », Futuribles, n° 431, juillet-août 2019, p. 116-118.