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L’Explosion des inégalités. Classes, genre et générations face à la crise sanitaire

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L’Explosion des inégalités. Classes, genre et générations face à la crise sanitaire
LAMBERT Anne and CAYOUETTE-REMBLIÈRE Joanie , « L’Explosion des inégalités. Classes, genre et générations face à la crise sanitaire », L’Aube, 2021.

À court terme, la crise sanitaire a surtout révélé ou accéléré une série de mouvements ou de tendances à l’œuvre dans nos sociétés. L’ouvrage collectif L’Explosion des inégalités se concentre sur les inégalités sociales en France dans leurs multiples dimensions, selon trois critères : la classe sociale au sens large, le genre (les femmes sont les premières victimes de la crise à maints égards) et les jeunes adultes de 18 à 24 ans, en phase d’insertion professionnelle, d’accession à un logement propre et d’entrée en couple.

C’est un travail impressionnant qui combine la réalisation en mai 2020 d’une enquête statistique spécifique, consacrée aux effets du premier confinement, à la menée d’une série de 21 entretiens en profondeur au printemps 2020, qui couvrent un large éventail de situations. Un intérêt majeur de ces études cliniques vient de ce que les enquêtés avaient déjà fait l’objet d’un entretien avant la pandémie (les chercheurs enquêteurs ont pioché dans leurs archives). Le sous-titre devrait donc plutôt être : « Classes, genre et jeunes adultes face au premier confinement ».

Le livre comprend une préface riche de Dominique Méda qui rappelle que les premières victimes de la crise sont les personnes « hors statut » qui échappent tant aux statistiques qu’au rayon d’action de la manne publique distribuée face à la Covid : travailleurs en contrat à durée déterminée, précaires, intérimaires, non-déclarés, à petits boulots, etc. L’introduction s’interroge notamment sur le mythe de « l’union sacrée » face à la « guerre sanitaire », alors que 1,2 million de Franciliens ont quitté leur région dès le weekend des 14-15 mars 2020 pour une résidence secondaire ou d’autres lieux où le confinement était plus supportable… Une analyse statistique des résultats de l’enquête de mai 2020 montre ensuite que les pertes de revenu ou d’emploi ont été concentrées sur les ménages plus jeunes, les femmes et les non-diplômés, mais apporte d’autres éclairages précieux : le sentiment d’isolement a été plus accusé chez les plus jeunes et les plus âgés ; à la maison, la possibilité de disposer d’un bureau de travail autonome a d’abord été réservée aux hommes cadres ; ou encore, les solidarités de proximité durant le confinement se sont réduites pour les moins de 60 ans, les couples avec enfants et surtout les familles monoparentales, mais ont augmenté en faveur des personnes seules et / ou âgées.

Mais la partie la plus riche du livre est constituée par les entretiens qui permettent de décentrer le regard du lecteur, d’être confronté à d’autres tranches de vie que la sienne, de (re)découvrir que les classes sociales semblent parfois habiter des « planètes » éloignées, et de réagir en conséquence — pas forcément de la même manière que l’enquêteur. Les entretiens sont regroupés en cinq parties (des classes aisées aux autres, des jeunes plus ou moins favorisés aux « sans-statut »), avec une introduction conséquente à chacune qui permet de se repérer et de butiner d’un entretien à l’autre selon ses préférences.

Avertissons le lecteur. Ce livre collectif est un chant choral, voire parfois militant, qui se situe dans la ligne de pensée des sociologues Pierre Bourdieu (voir La Misère du monde [1]), Stéphane Beaud et Bernard Lahire. Il se focalise en outre sur les inégalités sociales dont sont victimes les plus modestes, les femmes et les jeunes après le premier confinement. Mais d’autres lectures, complémentaires, sont possibles, tirées notamment des entretiens. J’insisterai ici sur les inégalités de patrimoine, les rapports entre générations et le retour de la famille.

Les inégalités de patrimoine (évalué à la valeur de marché) n’ont pas forcément explosé durant la crise. En France, après une baisse continue de 1914 à 1984, ces inégalités ont plutôt augmenté, mais modérément (le 1 % le plus riche possédant près du quart du patrimoine total). Et 70 % de l’épargne supplémentaire considérable accumulée par les ménages depuis la Covid, soit plus de 100 milliards d’euros sur l’année 2020, est certes le fait des 20 % des ménages les plus aisés. Mais la répartition des patrimoines (avant la Covid) est similaire : les 20 % les plus riches possèdent quelque 70 % du patrimoine global. Ce qui a changé, c’est la fonction du patrimoine, le bien-être qu’il procure. Un matelas financier, fût-il limité, change tout dans la période actuelle très incertaine, alors que nous sommes en plein brouillard. Pendant le confinement, une résidence secondaire à la campagne, même de valeur modeste, qui était surtout un complément d’agrément, peut devenir un refuge inestimable.

Au-delà de la situation particulière des jeunes adultes (18-24 ans), les rapports entre générations historiques sont peu évoqués. Or, si les médias ont eu beaucoup trop tendance à analyser le confinement ou la pandémie à travers le prisme générationnel, le livre ne le fait pas assez. L’analyse statistique ne traite guère des retraités en tant que tels, qui sont reclassés dans leur catégorie sociale d’origine. La figure 4 (p. 57) dépeint pourtant un revenu médian par unité de consommation qui croît sensiblement selon l’âge avant la Covid, et des pertes de revenus qui concernent près de 40 % des individus avant 60 ans, peu au-delà. En fait, les retraités ont été les principales victimes du virus mais, sauf pour les plus modestes, n’ont pas été confrontés aux problèmes professionnels ou économiques subis par les autres classes d’âge.

Le même déséquilibre se retrouve pour les entretiens. Un seul sur 21 concerne une « baby-boomeuse », et trois seulement des seniors (60 ans ou plus). En outre, dans les trois cas, les projets des enquêtés sont seulement familiaux (transmission ou rapprochement avec leurs enfants et petits-enfants).

Outre une cellule de liens affectifs, la famille est surtout considérée dans le livre comme un lieu privilégié de production et reproduction des inégalités (entre conjoints au détriment des femmes, entre jeunes adultes selon qu’ils peuvent ou non faire appel aux ressources familiales, etc.). Mais la famille, dont le prolongement de la pandémie a marqué le « retour », exerce d’autres fonctions. Elle est ainsi, pas seulement chez les indépendants, une unité de production (d’éducation, de services, d’aides ou de transmissions…) et, à ce titre, un « nœud de contrats », souvent implicites mais prégnants. Un mari pourvoyeur principal de revenus est sans doute « avantagé », mais le deal d’airain est qu’il continue à fournir… Une amie, dont le mari pâtissier a fait un burn-out cet été, d’abord légitimement inquiète pour lui, s’est révélée ensuite particulièrement dure à son égard (ils ont un enfant de 10 ans) : « moi aussi je peux faire un burn-out ! » Les familles ont révélé leur fragilité face aux coups durs qui se sont multipliés ou aggravés avec l’usure et le prolongement de la pandémie et de ses conséquences. Dans plusieurs entretiens, la « résignation » des femmes face à une situation devenue encore moins enviable vient peut-être ainsi du fait que la survie même de leur famille était en jeu.

L’intérêt de ce livre ne tient pas seulement aux éléments d’information et d’analyse précieux qu’il apporte sur les inégalités sociales après le premier confinement. Il vaut tout autant par les réactions qu’il suscite de la part du lecteur. C’est pourquoi j’en recommande vivement la lecture, fût-ce par petits bouts, à la manière dont on sirote un bon whiskey.



[1] Paris : Seuil, 1993.