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Les Origines du populisme. Enquête sur un schisme politique et social

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Les Origines du populisme. Enquête sur un schisme politique et social
ALGAN Yann , « Les Origines du populisme. Enquête sur un schisme politique et social », Seuil, 2019.

Comprendre « les origines du populisme » passe par l’analyse des interactions entre des facteurs à la fois économiques, sociaux, culturels. Yann Algan et Elizabeth Beasley, Daniel Cohen, Martial Foucault le démontrent en s’appuyant sur une vaste documentation mais pas, et on peut le regretter, sur l’European Values Study. Ils réservent l’appellation « populiste » aux mouvements antisystèmes d’extrême droite, ceux d’extrême gauche étant qualifiés de « gauche radicale ». L’un des facteurs économiques majeurs serait « la détérioration des conditions d’existence des classes moyennes et populaires, frappées par l’insécurité économique et le creusement des inégalités ». La crise économique a provoqué « une très forte colère à l’égard des partis traditionnels […] incapables de protéger les classes populaires des dérèglements du capitalisme contemporain ». La crise financière de 2008 a augmenté le chômage mais « c’est surtout la variation du taux de chômage et non son niveau absolu » qui a influencé les votes antisystèmes, y compris pour le Brexit.

Montée des méfiances envers les politiques

Des facteurs culturels seraient clivants. Les populistes sont partout hostiles aux immigrés, par xénophobie plus que par crainte d’une concurrence pour l’emploi, crainte qui aurait peu de poids, selon les auteurs, dans les pays scandinaves où l’immigration reste modérée. La tolérance, qui progressait en Europe depuis deux décennies, est mise à mal par la poussée des populistes. Ceux-ci, plus xénophobes que la moyenne de la population, sont aussi plus homophobes, moins favorables au travail des femmes. Ils sont « fascinés par des valeurs autoritaires, très conservatrices socialement et à forte teneur nationaliste ».

La crise de confiance dans les politiques a fait progresser en Occident l’idée que l’on peut accepter un régime non démocratique. En s’appuyant sur les chiffres rassemblés dans un ouvrage dirigé par Dominique Reynié, Où va la démocratie ? [1], les auteurs établissent de fortes relations entre l’accord d’une majorité d’Européens et de Nord-Américains avec des affirmations comme « la démocratie fonctionne assez mal ou très mal », « la plupart des responsables politiques défendent surtout leurs intérêts et ne se préoccupent pas des gens comme moi », les responsables politiques sont « en majorité corrompus ». La méfiance envers les partis politiques serait partagée par 68 % des citoyens « en Allemagne, 75 % au Royaume-Uni et en Autriche, avec des records en France (89 %), en Espagne (90 %) et en Italie (91 %) ». Selon les auteurs, dans l’Europe des 15, entre 2012 et 2016, une relation quasi linéaire relierait les votes pour des partis antisystèmes et le niveau de confiance dans le Parlement national [2].

Les auteurs concluent à « un profond déclin de l’idéal démocratique » depuis la crise financière de 2008 [3]. Cependant, cette tendance n’est pas récente. La fragilité de la démocratie en Europe est constamment observée depuis deux décennies. Pierre Bréchon rapporte que les Français soutenant exclusivement la démocratie n’étaient déjà que 41 % en 1999 comme en 2018 ; ceux prêts à soutenir « un régime non démocratique » auraient légèrement progressé, de 34 % en 1999 à 36 % en 2018.

Méfiance et mal-être

La méfiance envers les politiques apparaît corrélée avec l’insécurité économique, d’autant, insistent les auteurs, que la croissance a profité surtout au 1 % le plus riche, et de moins en moins, depuis 30 ans, aux travailleurs les moins qualifiés [4]. Le mal-être des électeurs américains et européens influence plus directement la méfiance envers les institutions que le niveau d’éducation ou de revenu. Il y aurait « une relation quasi linéaire entre bien-être et confiance ». Dans la gauche radicale, on retrouve plus d’espoir et de confiance envers les autres. Chez les populistes, on observe à la fois mal-être, solitude, méfiance envers la classe politique mais aussi, méfiance interpersonnelle et beaucoup de pessimisme. La confiance interpersonnelle est bien un facteur clivant entre extrême droite et extrême gauche. Autre différence, les populistes ne réclament généralement pas la redistribution promue par les gauches radicales.

Mal-être, isolement et vie associative

Le mal-être dépend également de la structure de la société. La méfiance des électeurs de Marine Le Pen serait liée à l’isolement [5], à une frustration individuelle. « Comme dans les années 1930, la crise économique et sociale […] a aussi produit une violente désocialisation des classes populaires […] La société postindustrielle a fait voler en éclats » la structuration fordiste à l’intérieur des entreprises avec des espaces communs et des syndicats puissants. Un tiers des familles monoparentales, essentiellement des femmes avec enfants, sont en dessous du seuil de pauvreté selon l’Observatoire des inégalités. D’où « la surreprésentation des mères célibataires parmi les gilets jaunes ».

L’organisation locale influence les options politiques. En France, les ouvriers votent largement pour le Front / Rassemblement national dans le Nord-Est, mais pas dans le Sud-Ouest. Cela s’expliquerait par une moindre densité du tissu associatif et des relations sociales dans le Nord-Est. De même, « le candidat Trump a obtenu ses meilleurs scores dans les communes où le niveau de confiance et la densité des associations (organisations civiques, sportives ou religieuses) étaient les plus faibles ». Ce constat étaye l’argumentation d’Hervé Sérieyx sur l’importance de la démocratie contributive pour revitaliser la démocratie représentative.

Redistribuer ?

Les auteurs estiment que « des politiques de redistribution efficaces sont essentielles pour rétablir le contrat social ». Ces politiques sont difficiles à mettre en place là où elles ne recueillent pas l’adhésion du corps électoral. Des « redistributions égalitaristes et universalistes » sont facilitées par un niveau de confiance élevé dans les pays nordiques. En France, la redistribution est très élevée, mais « corporatiste, fragmentée par les différents statuts et contrats de travail, mitée par d’innombrables niches fiscales ». L’organisation d’une redistribution universaliste y est rendue difficile par « le haut niveau de méfiance », à son tour entretenu, cercle vicieux, par les défauts du système français de redistribution.



[1]Où va la démocratie ? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique, Paris : Plon, 2017 (analysé sur le site de Futuribles).

[2] Enquête sociale européenne (ESS) à laquelle participe le CDSP (Centre de données socio-politiques) de Sciences Po Paris.

[3] Voir aussi Algan Yann et alii, « The European Trust Crisis and the Rise of Populism », Brookings Papers on Economic Activity, 2017.

[4] Ils renvoient notamment à : Piketty Thomas, Le Capital au XXIe siècle, Paris : Seuil, 2013 (analysé in Futuribles) et Milanovic Branko, Inégalités mondiales, Paris : La Découverte, 2019 (analysé sur le site de Futuribles).

[5] Sur l’isolement, voir Maurin Louis, « Un adulte sur dix a peu de relations sociales », Note de veille, 21 janvier 2020, Futuribles International.

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