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Population - Société, modes de vie

Les Nouvelles Lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique

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Les Nouvelles Lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique
BERGSTRÖM Marie , « Les Nouvelles Lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique », La Découverte, 2019.

Dans Les Nouvelles Lois de l’amour, Marie Bergström propose une étude approfondie des applications de rencontres hétérosexuelles (p. 18) pour aller au-delà des voix médiatiques et sensationnalistes dominantes sur la question. Ces dernières affirment en effet que ces applications auraient profondément transformé le jeu amoureux en y introduisant des logiques économiques et des méthodes algorithmiques froides, désincarnées. La rencontre serait devenue un produit comme un autre, les rapports sexuels banalisés et surtout cette nouvelle ère des relations signeraient la fin de l’engagement, la fin du couple.

Si Marie Bergström reconnaît qu’il existe bien un nouvel « entrepreneuriat de l’intime » (p. 13), elle défend en revanche que les véritables transformations suscitées par ces applications concernent moins la nature des relations que le cadre de la rencontre. Celle-ci, lorsqu’elle est virtuelle, se noue dans un lieu privatisé, insulaire (p. 12). D’affaire sociale, la rencontre devient alors une affaire privée, n’impliquant que les protagonistes directement concernés. Ces applications génèrent donc d’abord une transformation des modes de sociabilité, ce qui a posteriori donne lieu à de nouveaux comportements, rendus possibles par ce changement de cadre. Néanmoins, des logiques de fond se maintiennent même dans le virtuel, comme par exemple la forte aspiration des individus à être en couple (p. 11). La sociologue construit son ouvrage en quatre temps pour exposer et défendre cette théorie.

Dans un premier temps, elle s’intéresse aux concepteurs de ces applications et plus généralement au marché sur lequel ils opèrent. Elle montre ainsi comment ce dernier est dominé par les hommes, puisque ce sont majoritairement eux qui développent ces produits, mais aussi eux qui en seront principalement les clients. Du design aux systèmes d’adhésion, tout est fait pour répondre aux attentes des hommes, et attirer les femmes, non pas pour qu’elles profitent du service, mais parce qu’elles font partie du service (p. 59). Cette approche très pragmatique révèle que ces applications sont bien des produits économiques, elles répondent aux mêmes dynamiques de segmentation du marché et de marketing que n’importe quel service. Il est par exemple fascinant d’apprendre qu’il existe des conglomérats d’entreprises au chiffre d’affaires avoisinant les 800 millions d’euros, comme InterActiveCorp qui possède la société Match, qui détient elle-même Tinder, OkCupid et PlentyofFish (p. 49). Mais cela révèle aussi à quel point les relations hétérosexuelles sont toujours structurées autour d’un rapport de forces entre l’homme et la femme, un point sur lequel l’auteur revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage (p. 66).

Son deuxième chapitre lui permet d’expliquer la popularité nouvelle et croissante de ces outils. Bien qu’ils s’inscrivent dans une continuité historique et n’aient rien de « révolutionnaire », contrairement à ce qui est souvent avancé (Marie Bergström mentionne notamment les heures de gloire du Minitel rose), ces services profitent de la restructuration profonde des parcours de vie, de plus en plus marqués par une grande diversité d’expériences, dans le domaine professionnel comme dans le domaine privé (p. 81). Ainsi, seulement 6 % des hommes et 9 % des femmes avaient connu deux relations amoureuses ou plus à 25 ans dans les années 1950, contre 36 % des femmes et 29 % des hommes nés entre 1972 et 1982 en France (p. 88). Cette multiplication des relations qui va avec une occurrence plus importante du célibat n’affecte pas pour autant l’idéal romantique amoureux de trouver un partenaire stable (p. 31). Associées au développement des pratiques numériques, ce sont donc ces tendances qui expliquent la multiplication de ces applications et du nombre d’utilisateurs.

Les deux derniers chapitres enfin permettent de comprendre comment les logiques sociales qui régissent les rencontres dans le monde physique, se maintiennent presque entièrement dans le domaine virtuel. De fait, les relations nouées sur ces applications ne sont pas fortuites, elles répondent à des mécanismes d’homogamie et de sélection sociale observables dans les lieux physiques. L’auteur prend l’exemple de l’orthographe comme miroir du statut social de l’usager et comme moyen de discrimination pour les classes les plus favorisées. Elle introduit par ailleurs la notion « d’âge sexué » (p. 141). Les pratiques des utilisateurs des applications révèlent en effet comment les hommes comme les femmes subissent des discriminations face à la rencontre, du fait de leur âge. Ce sont toutefois des situations bien différentes suivant le sexe. Les jeunes hommes ont ainsi plus de mal à attirer l’attention des femmes, qui tendent à chercher à rencontrer des hommes plus âgés et plus expérimentés. Selon Marie Bergström, cela témoigne, là encore, de la dépendance affective des femmes vis-à-vis de la gent masculine (p. 149). À l’inverse, plus les femmes vieillissent, et plus elles ont du mal à susciter l’intérêt chez les hommes qui, eux, souhaitent rencontrer des partenaires plus jeunes (p. 162).

L’auteur conclut enfin sur la relative fenêtre de liberté qu’ouvrent ces applications. Grâce à leur insularité, elles permettent aux femmes, fortement jugées sur leur comportement en matière amoureuse et sexuelle, d’agir avec une plus grande latitude. Mais s’y maintiennent, encore et toujours, des rapports de domination (p. 183). Tandis que les hommes prennent des précautions pour ne pas effrayer les femmes, elles doivent se soumettre à une éthique de la responsabilité de soi, c’est-à-dire faire attention à ne pas se mettre en danger (p. 197-199). Ainsi, il est acquis que la violence que subit ou pourrait subir la femme est toujours un horizon possible de la rencontre hétérosexuelle.

La grande force du travail de Marie Bergström réside dans la richesse des enquêtes qualitatives et quantitatives sur lesquelles elle s’est appuyée. Elles confèrent à l’ouvrage un socle solide qui permet de déconstruire les approches habituelles entendues sur le sujet. Par ailleurs, sa capacité à mettre en lumière les enjeux de société qui se dévoilent au travers de nouveaux outils numériques donne à son propos une profondeur stimulante. On pourra néanmoins regretter l’approche quasi monolithique adoptée par l’auteur en ce qui concerne les différentes classes sociales qu’elle étudie. Elle délaisse le point de vue des catégories les plus défavorisées au profit de celui des classes supérieures, plus largement cité, étudié et défendu dans son travail.  

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